Si l’humanité était un Homme…


si l'humanité était un homme

Oui, si l’humanité était un Homme… les hommes l’enfermeraient sur le champ ! C’est vrai : l’humanité cumule à elle seule une somme impressionnante de pathologies et je gage que tout professionnel avisé qui la rencontrerait sur un bord de trottoir se hâterait de contacter les services psychiatriques (après avoir soigneusement ficelé la camisole, s’entend). Mégalomane, mythomane, égocentrique, démente, maniaque, phobique, amnésique, délirante, irresponsable, agressive, suicidaire, sadique… la suite se trouve dans le premier manuel de psy clinique sur le rayonnage (ou dans la table des matières du DSM-5).

Immature, pour commencer.
Un exemple ? On pardonnerait plus ou moins à un enfant de ne pas savoir s’arrêter de vider le placard à bonbons en dépit des conséquences délétères pour son système digestif. Ignorance, immaturité, « il faut bien que jeunesse se passe » et pour cela qu’elle se fasse quelques caries. Eh bien, mademoiselle l’humanité se gave de hamburgers, de labeur, de morale, de religion et de bien d’autres produits plus toxiques les uns que les autres, en dépit des diarrhées que ceux-ci n’ont cessé de lui valoir au fil des millénaires. Peut-être que, pour une humanité civilisée, quelques milliers d’années font à peine une enfance, peut-être n’en sommes-nous pas même à l’éruption du premier bouton d’acné, mais dans ce cas qu’on nous place sous tutelle ! L’humanité doit être déclarée irresponsable jusqu’à sa majorité !

Mégalomane, c’est plus grave encore.
Mademoiselle se pense de fait, incontestablement, supérieure à tout, en tout. L’humanité est la création ultime pour laquelle « Dieu » a créé de quoi s’amuser. L’humanité pense être la créature la plus sophistiquée, la plus intelligente, celle dont la vie a le plus de prix. (Et s’il s’agissait seulement d’un instinct de survie…) Elle se décrète « seule à savoir rire », « seule à être consciente d’elle-même », « seule à se savoir mortelle », seule à ceci, seule à cela, malgré tous les démentis de la science zoologique. Tout observateur sensé reconnaît la pathologie. Il ne sert à rien d’entrer dans le « jeu » de la maladie et de réfuter chaque assertion du malade, même si ce serait assez aisé. Il faut aller à la source du problème et chercher à identifier chez le patient ce qui l’amène à vouloir se donner tant d’importance, exister en écrasant ce/ux qui l’entoure/nt. Mademoiselle humanité, dites-nous, avez-vous manqué d’affection pendant vos jeunes années ?

Mythomane de surcroît.
C’est que mademoiselle s’imagine être au centre d’un grand projet. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle est, a nécessairement une raison d’être, et une raison supérieure je vous prie. Elle est le héros de la grande histoire, comme sa petite planète est le centre de la galaxie et le centre de l’univers. Bon, l’astronomie aidant, après de menus bûchers, elle a dû faire quelques concessions de ce côté-là, mais il n’en reste pas moins qu’elle manque sérieusement de recul sur sa destinée et son origine : à ses yeux, une chose est sûre, et c’est qu’une œuvre aussi sublime qu’elle ne peut pas avoir été créée totalement par hasard, sans motivation et sans but. L’axiome étant « je suis sublime ». No comment.
(Personnellement, je comprends, je suis moi-même tellement sublime que je ne crois pas avoir pu être créée par mes parents, je dois nécessairement être l’œuvre d’un créateur supérieur et je dois avoir un destin fabuleux – aaaah non je vous en conjure, pas les électrochocs !)

Incohérente et suicidaire.
Mademoiselle consacre le gros de son énergie à rendre sa propre vie impossible à terme. Elle se met la tête dans un sac de monoxyde de carbone et elle fait tourner le moteur. Elle saccage son berceau comme le gros nourrisson capricieux et inconscient qu’elle est. Sauf qu’elle est au courant de ce qu’elle fait et qu’elle s’en contrefiche, ce qui relève davantage de la pulsion morbide. Pour une créature à la destinée extraordinaire, voilà qui est plutôt singulier. Incohérent, dément. On engueule volontiers le fumeur de vingt ans qui tue l’homme de cinquante ans qu’il sera (ou ne sera pas) ; mademoiselle est une véritable toxico et personne ne l’en blâme. Elle se déchire les poumons à coups de développement économique et tout le monde applaudit cette grande marque de maturité humaine. Bravo, tu fumes comme une grande !

Violente, agressive.
Est-il besoin d’expliciter ? Les lois de la sélection naturelle parlent d’elles-mêmes : pour survivre, il faut être soit très adapté soit très agressif. L’humanité est depuis toujours (ou peut-être plus particulièrement depuis qu’elle a renoncé à être un singe) un asticot des plus inadaptés : petit, mou, déplumé, fragile, lent, terrien, sans carapace, ni griffes, ni crocs, sans aptitudes de camouflage ou capacités de déplacement particulières, aux sens ridiculement peu développés, etc. Mais elle n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de montrer les dents. Mademoiselle a mis son intelligence au service de l’agressivité, avant tout : dominer tout ce qui l’entoure. Une fois la chose faite, ne pas s’arrêter en route, continuer de tuer, au-delà du simple nécessaire. Tuer, plus vite, plus souvent, sans effort. Tuer sans « faire de sentiment ». Et pour passer le temps, s’entretuer.

Maniaco-phobique.
Il semblerait que la damoiselle ait développé une tendance à l’hygiénisme aigu. Elle se met ou se remet à confondre propreté et pureté. Elle se lave la bouche à l’eau de javel, elle pousse de hauts cris à la moindre évocation du miasme, elle se fige dans un idéal mortifère de vie stérile, au sens propre ! Si l’enfermement semble un peu radical, du moins pourrait-on prescrire une bonne thérapie comportementale à la patiente, avant qu’elle ne s’arrache tout à fait la peau des mains avec sa brosse en fils d’acier. Enfin, ce que j’en dis…

Inutile de poursuivre le catalogue et d’accabler davantage cette grande malade. Pourrait-on seulement y gagner un tout petit peu en humilité ? Ça ne tue pas et ça aurait au moins le mérite d’ouvrir d’autres horizons à la réflexion. Un peu d’humilité… Et pourquoi pas ?

Au chapitre de l’amour


Il faudra bien aborder ce sujet-là à un moment, il y a tant à en dire (… et il fera l’objet d’autres chroniques). Juste après le visionnage de plusieurs « comédies sentimentales » mettant en scène la formidable Meg Ryan dans le (seul ?) rôle de sa vie, voilà qui est tout à fait approprié. Mais à ce propos, sont-ce les fictions-guimauves qui nous dictent le grand mensonge de l’amour ou est-ce qu’elles ne font que décrire, avec un supplément de sucre glace, l’amour que nous vouons à notre grand mensonge ? L’œuf ou la poule ? Oui, bon, on s’en fout, l’œuf à l’omelette, la poule au pot, et la basse-cour sera bien gardée.

Ce n’est pas tout à fait sans raison que je mentionne ces représentations de la relation amoureuse que sont les grandes romances cinématographiques. Que le film soit navet ou culte, l’image de l’amour y est presque toujours la même : ah ! la belle petite chose que voilà ! Le seul amour qui paraît être vanté unanimement est une sorte d’amour « passionnel », tout de fougue et de don de soi. Pouah ! Mais alors, est-ce que je me trompe… ? Il me semble pourtant bien que l’on n’aime comme ça que celui que l’on doute de pouvoir conquérir (la séduction, l’ascension exaltante de la citadelle à la force du bras), celui que l’on pense ne pas mériter (syndrome si romantique du « trop bien pour moi »), celui que l’on sait devoir perdre malgré soi (toi qui vas mourir, qui vas partir, toi dont le cœur est déjà « pris », l’amour impossible), bref celui qu’on ne peut, qu’on ne doit, qu’on ne croit pas pouvoir posséder. Super, vraiment super ! Mais l’érosion de cet amour-là n’a rien à voir avec l’usure du quotidien, les ravages de la maudite routine. Non, non, erreur de jugement. Ça n’a à voir qu’avec une chose : l’enjeu. J’aime dans l’esprit de conquête, dans la fragilité de l’éphémère qui m’échappe déjà, dans la révolte de ce que l’on m’enlève malgré moi, tout comme le petit enfant à qui l’on arrache un jouet dont il se fiche pourtant éperdument et qui se met subitement à hurler. J’aime dans le fantasme. J’aime croire posséder. Enfin, j’aime surtout l’idée d’aimer. Générosité et don de soi sont bien loin. Le problème n’étant pas qu’ils soient loin mais qu’on se refuse à admettre qu’ils n’ont rien à faire dans la soupe, et que c’est très bien comme ça.

L’amour est un échange de bons procédés. Pourrait être. Si seulement l’on s’accordait à renoncer aux fables.
Tentons. Faisons table rase de nos axiomes, une fois encore : cessons de prendre pour acquis le couple (en tant qu’unité fusionnelle exclusive), la famille (le clan uni par le sang), l’orientation sexuelle (hétéro, homo, bi). Ils sont autant de carcans producteurs de frustrations, briseurs de liens, les vrais, ceux que l’on choisit et que l’on construit.

Depuis la nuit des temps, une conception meurtrière nous est imposée (par nous-mêmes souvent, nous serons toujours nos meilleurs bourreaux) : l’être humain serait incomplet, il devrait chercher sa « moitié » pour espérer s’épanouir. Envisageons un instant le chamboulement dès lors que l’on se considère comme fini, suffisant à soi-même ! Nous ne sommes pas des molécules instables en quête de liaison covalente. Nous sommes des molécules complètes qui peuvent réagir au contact d’autres molécules. Notre corps n’a pas besoin du sien pour être, mais le frottement entre nos corps produit de la chaleur, des émotions (et, diront certains, de la matière). Il en va de même pour le frottement de nos pensées.

En un mot, l’autre ne me complète pas, il m’augmente. La différence est de taille. Et elle est à ce point importante qu’elle est également la règle d’or qui m’impose de ne pas tolérer de maltraitance de la part d’un être aimé. Puisqu’il ne peut que m’augmenter, puisqu’il n’est pas indispensable à ma complétude, je ne saurais accepter qu’il retranche de moi quoi que ce soit.

Une proposition, donc ? Cesser de considérer l’amour comme une vertu purement altruiste, comme un sacro-saint sentiment magique. Il n’y rien de magique là-dedans, et rien de si généreux. Ce qui ne veut nullement dire qu’il est répugnant, égoïste et inutile. Bien au contraire. C’est le rapport presque parfait de deux parasites qui se tolèrent parce qu’ils rendent leurs vies plus belles, se nourrissent mutuellement, tout en conservant leur parfaite individualité.

Jetons aux ordures les contes de nos enfances ou réécrivons-les ! Cendrillon ne cherchera pas comme seul moyen d’échapper à son triste sort les attentions d’un prince, jeune-beau-et-riche, mais elle réalisera son indépendance financière, elle s’instruira (qui sait, peut-être ira-t-elle squatter les bancs de l’Université Populaire ?), elle se mettra en quête des voies de sa réalisation propre, et un jour peut-être rencontrera-t-elle des hommes de chair, pas princes pour un sou, qui auront davantage à lui offrir que la bague au doigt et la procréation.

Certains pourront penser que la chose est réalisée, déjà, dans nos sociétés occidentales. Que l’eau de rose est un peu frelatée… Je n’aurai qu’une réponse : combien d’entrées font encore aujourd’hui les films de Meg Ryan et al. ?

Lorsque le cheminement de la réflexion est sincère, il produit ses effets. Changeons l’amour. Réfléchissons à nos besoins réels et aux alternatives à ce schéma amoureux périmé. Jusqu’à ce que, parvenus au générique de fin, le baiser ultime et sa cohorte de sous-entendus nous inspirent non plus un soupir de convoitise mélancolique mais un dédain amusé. Et pourquoi pas ?

Aux armes, anti-tabagistes !


nuage de vapeurQu’est-ce que la « lutte contre le tabac » ?

Non, on ne lutte pas contre le tabac. Dites bien ce que vous voudrez à une cigarette, engueulez-la tant que vous voudrez, elle risque de se montrer assez peu réceptive.

Hélas, les cigarettes n’iront pas en rang serré s’immoler quelque part, rouges de honte à l’idée de tous les humains qu’elles ont consumés. On ne lutte pas contre un objet, ou alors en dépit du bon sens.

On lutte donc contre des personnes. Mais lesquelles ? Les industriels du tabac semblent « mystérieusement » intouchables, jamais inquiétés. Et pourtant, les industries sont coupables, indubitablement, évidemment coupables. Non pas forcément de proposer le produit, puisque personne ne le leur interdit (on ne va pas leur demander d’avoir des principes moraux non plus), mais coupables sans nul doute de s’appliquer à rendre ce produit, dans le plus grand secret industriel, toujours plus nocif, toujours plus addictif, d’élaborer des stratégies commerciales et chimiques pour toucher les publics les plus vulnérables et les accrocher définitivement dans leurs griffes.

Les industries sont coupables, mais peut-être moins coupables, finalement, que ces pouvoirs publics qui leur accordent totale impunité. Comme s’il s’agissait d’un commerce quelconque. Les industries ne sont pas, ne sont jamais, les cibles de la « lutte contre le tabac » menée par… les pouvoirs publics.

Qui, alors ? Le fumeur et lui seul.

Aucun gourou ne force, dans nos pays, le fumeur à fumer, nous dit-on. Il est donc libre, responsable, informé. Il serait alors la vraie cible de cette croisade sans queue ni tête ? Bah oui.

Depuis des décennies, nous en sommes là. Comme si l’on cherchait à lutter contre le VIH en engueulant les patients séropositifs. En les sermonnant sur les risques qu’ils font prendre à leur entourage et les conséquences de l’infection sur leur propre santé. En les stigmatisant, comme à la belle époque où ces tristes sires ont cru voir enfin arriver la punition divine des homosexuels, avant de devoir ravaler leur ignoble joie.

Depuis des décennies, rien n’a changé. On lutte contre les fumeurs… pour ? Pour sauver les fumeurs. Bah bien sûr.

Si encore cette stratégie imbécile avait été efficace…

Que faire alors ?

En admettant que le but soit bien de sauver les fumeurs (ou même seulement de réduire le coût faramineux de leur prise en charge médicale pour la société), la solution est simple. Je dirais même exceptionnellement simple, pour un problème de cette ampleur. Sept millions de morts par an dans le monde, d’après l’OMS, rappelons-le.

Un fumeur a besoin qu’on l’aide à ne plus fumer, si c’est son souhait, qu’on lui rappelle les règles élémentaires de respect (ne pas polluer ses congénères) si nécessaire, qu’on lui foute la paix s’il désire réellement se suicider à feu lent (cas improbable, quoi qu’il en dise, quoi qu’on en pense).

Un non-fumeur a besoin de ne pas commencer à fumer.

Sur la planète 2.0, des mesures élémentaires ont été prises en ce sens :

– Toute vente de tabac à fumer sous quelque forme que ce soit est interdite.

– Les fumeurs préexistants sont suivis par un médecin qui leur prescrira selon leur préférence toute méthode d’apport en nicotine choisie, y compris le SNUS (tabac sans combustion), les substituts pharmaceutiques, etc. Au vu de l’extraordinaire efficacité de la cigarette électronique rapportée par les utilisateurs, cette méthode sera recommandée en première intention à tout fumeur. Mais le fumeur aura toujours le dernier mot.

Sur 2.0, tout se passe bien. Les bureaux de tabac et les industriels se sont reconvertis sans difficulté. La mortalité et la morbidité dues au tabac sont de l’histoire ancienne. Et chaque personne majeure se shoote selon son bon désir à la nicotine, au THC et autres substances licites chez nous.

Malgré tout, subsiste un grand mystère :

En effet, que sur la planète bêta, les pouvoirs publics s’en prennent aux fumeurs plutôt qu’aux fournisseurs, soyons honnêtes, ça, ce n’est pas si mystérieux. Mais il y a un grand point d’étonnement : en ces jours où les dits pouvoirs se gargarisent de « principe de précaution » et interdisent des produits au nom d’une potentielle éventuelle possible suspicion de risque, comment peuvent-ils se regarder dans le miroir en n’interdisant pas un produit qui tue, assassine, zigouille, avec certitude, un utilisateur sur deux ?

Entendez bien ! Je ne demande pas au nom de quels intérêts malsains ils ne le font pas (je ne suis pas si naïve), je demande comment ils peuvent vivre avec sur leur conscience cette incohérence et sa cohorte de millions de morts. Y a-t-il quelqu’un dans l’assemblée pour poser la question à n’importe lequel de nos présidents, premiers ministres, ministres de la santé… ? Et pourquoi pas… ?

 

Aux prêcheurs d’immobilisme des esprits


– Et pourquoi pas ?

– Oui, d’accord, mais qu’est-ce que tu proposes de réalisable ?

– Ah ! La bonne excuse ! Quand les hommes ont eu envie de voler, se sont-ils préoccupés de savoir si c’était réalisable ? Pourquoi devrait-ce être différent lorsqu’il s’agit de l’envie de rendre les systèmes politiques plus justes, de ménager la richesse de notre planète, d’organiser le travail de façon plus rationnelle, d’adoucir les rapports humains, d’aiguiser l’esprit critique de chacun, et ainsi de suite ?

– Mais voler, c’était réalisable puisqu’on a su construire des avions !

– Et qu’est-ce qui est arrivé en premier ? qu’est-ce qui DOIT arriver en premier ? le plan de construction de l’avion ou l’envie de voler ?

– Il n’empêche que c’était techniquement réalisable.

– Je ne suggère rien d’irréalisable, « techniquement ». Nulle part je ne dis qu’il faudrait faire pousser chez l’être humain un gène qui l’immunise contre ses mauvais penchants. Pour que l’avion devienne réalisable, il a fallu attendre que les hommes découvrent de nouvelles technologies, puis de nouveaux matériaux. Pour que mes idées deviennent réalisables, il faut attendre que les hommes découvrent qu’ils ont simplement envie de les voir se réaliser, quitte à remettre en cause des acquis de longue date.

– Ce n’est pas un peu prétentieux, ça, que de penser que l’humanité doit mûrir pour prendre conscience que tu détiens les clés de son bonheur ?

– L’humanité pensera bien ce qu’elle voudra, y compris que je suis prétentieuse parce que j’ai des idées (et même parfois des convictions) que je défendrais face à l’unanimité s’il le fallait, y compris que je dois être malade ou ignoblement suffisante d’oser prétendre qu’elle, l’humanité, agit souvent contre son propre intérêt et que j’ai parfois mon idée propre sur cet intérêt, d’autant que cet intérêt est aussi le mien.

– Qu’espères-tu seulement ? C’est bien beau, tes idées, mais finalement, presque tout le monde souhaite cette « vie meilleure » pour laquelle tu plaides si naïvement ! Si les choses ne se passent pas comme tu les voudrais, il doit bien y avoir une raison, non ? Celle-là même qui fait que tu as envie de voler mais que tu ne proposes aucun plan de construction, peut-être ?

– C’est vrai, je n’ai pas les plans. J’ai tout juste quelques idées sur la forme des ailes et du train d’atterrissage mais mon avion n’est pas prêt à voler. Seulement, je sais que je ne suis pas la seule, loin de là, à réfléchir à ces plans. Je sais aussi que beaucoup d’autres aimeraient voler mais ont renoncé dès le départ à esquisser des plans parce qu’on leur a dit depuis des générations qu’un homme ne vole pas. Ou encore parce qu’ils roulent en voiture et qu’ils essaient de coller des ailes sur les flancs de leur bolide et que, bien sûr, ça ne marche pas. Parce qu’ils sont tellement habitués à leur quatre roues, persuadés que c’est le seul moyen viable de se déplacer, qu’ils refusent d’envisager un instant qu’il peut être incontournable de casser la voiture pour enfin construire l’avion. Il y a parfois des idées qu’il serait simple de mettre en œuvre à la condition de remettre en cause des cadres profondément enracinés.

– Admettons (que je sois d’accord ou non) que l’humanité doit révolutionner ses modes de pensée et de fonctionnement et qu’elle n’y parvient pas. Toi, que fais-tu de plus pour ce grand chamboulement que ceux qui ne font rien ?

– Je ne prône aucune révolution, je ne suis pas un prophète nouvelle mode. Je rêve que d’innombrables individus (et non des foules) s’autorisent à imaginer. Surtout, surtout, je pose ces questions : quelles sont ces contraintes qui nous interdisent ou par lesquelles nous nous interdisons d’envisager d’autres possibilités ? Par qui et pourquoi nous sont-elles imposées ? C’est du moins le sens du « pourquoi pas ? » qui conclut chaque observation ou divagation, chaque crainte, chaque critique ou colère, chaque suggestion que je livre.

– Je peux me faire l’avocat du diable, alors : puisqu’à t’en croire l’humanité se nuit et va jusqu’à détruire sa planète, à quoi bon ?

– C’est l’orgueil de l’animal qui refuse de se laisser porter par le courant sans se débattre quand il se noie, je suppose. Je ne volerai jamais, mais je ne compte pas me noyer sans faire auparavant quelques bulles.

– Mouais. Si ça peut te faire plaisir, pourquoi pas

 

COUARD

Comité d’Observation des Usages & Abus Rhétoriques Divers


Raison d’être

  1. La langue est une arme de dissuasion, de persuasion, d’intimidation, de manipulation, de domination, de reconnaissance clanique, mais aussi de jouissance créative, d’élaboration, de jeux d’esprit, en solitaire ou en équipe, et plus. Bref, il y a tout à gagner à l’avoir en main plutôt qu’à se la prendre en pleine poire.
  2. Régulièrement, on voit ressurgir une discussion un peu malhonnête : les SMS, Internet, etc., appauvrissent-ils la langue française ou une langue est-elle faite pour évoluer ? Qu’on se le demande : l’univers est-il en expansion ou faut-il préférer l’huile de noix à l’huile d’olive ? La plupart du temps, les mauvaises réponses sont le résultat de mauvaises questions. Une langue évolue (non qu’elle soit faite pour ça mais elle est faite comme ça) et sa méconnaissance peut appauvrir ses utilisateurs (et non le contraire).
  3. La langue est l’arme ultime des pouvoirs — qui chez nous aujourd’hui pourraient être médiatiques autant que politiques ou économiques. Les « médias » ne sont pas l’arme des pouvoirs, ils en sont les bons petits soldats, et cette armée-là n’a aucun problème de recrutement. Il semble que beaucoup des voix et porte-voix de ces pouvoirs (quand ce ne sont pas les agents voire les détenteurs de ces pouvoirs) sont arrivés à un stade où eux-mêmes emploient la langue sans être conscients du sens des mots et des phrases. L’occasion est trop belle : soyons plus fines lames que les ferrailleurs ! Si nous comprenons mieux qu’eux ce qu’ils nous disent, nous cessons déjà d’être des victimes impuissantes ! Faisons-nous décrypteurs, déboulonnons les rails de la propagande… il n’y a pas de petite résistance.

Publication des avis de vigilance du COUARD

 

Égaux dans l’indifférence

Au sujet de projets de lois contre les insultes homophobes, calquées sur les lois anti-racistes :

« pour qu’on ne puisse pas dire qu’il y a des différences entre les différentes discriminations »

De là à s’imaginer que notre locuteur fait la moindre distinction entre ces questions distinctes…


Vieux de tous pays, unissez-vous face à la menace

Sur France Inter, le 24 juin 2007, on nous signale des « échauffourées » du côté de Grigny …

« les forces de l’ordre sont intervenues » … « une voiture en feu » … « ils ont été accueillis par des jeunes. »

Nom de Zeus ! ! Des jeunes  ? ? ? Et ils ont réussi à faire face ? ?

Complément d’information : « échauffourée : subst. fém. Émeute, bagarre entre adversaires privés ou publics ; plus particulièrement, petit combat isolé au cours d’une guerre » (extrait du dictionnaire Trésor de la Langue Française)

Complément au complément d’information : si des historiens du langage, des vieux attentifs au langage, ou toute personne ayant des indications à fournir sur la question peuvent apporter leurs lumières au Comité, ce dernier leur sera éternellement reconnaissant (et pourrait même aller jusqu’à leur proposer d’en devenir Membre d’honneur bénévole). La question est : à quel moment le mot « jeune » est-il devenu synonyme de « délinquant en puissance ». Bien sûr, la jeunesse a toujours eu ses « blousons noirs », mais alors ne désignait-on pas les « mauvais éléments » en parlant de « voyous », « chenapans » voire « fripouilles », « petites frappes », « malotrus », « grossiers personnages », « zazous », que sais-je ? Aujourd’hui, ce sont des… des « jeunes » ! Mais quelle horreur ! Qu’attend-on pour éradiquer ces déviants ?


 Qui est contre ?

Radio toujours, J.-L. Debré, un 21 décembre, parlant de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne :

« Ceux qui sont contre la Turquie »

Raccourci malencontreux ? Trahison de l’état de pensée ambiant ? À ceux qui râleraient en objectant que oui mais bon tout le monde a bien compris derrière le raccourci que « l’adhésion » était sous-entendue : dans le domaine du langage, rien n’est innocent. Il ne s’agit pas de jouer les Lacan et d’interpréter les intentions inavouées de celui qui a dit, il s’agit de ne pas occulter les effets inavoués sur celui qui entend ! Celui qui dirait « ceux qui sont contre les femmes », au lieu par exemple de « ceux qui sont contre l’entrée des femmes dans un corps exclusivement masculin » (comme il en reste un ou deux [sic]), se verrait sans doute répondre illico « oh mais je n’ai rien contre les femmes, seulement… » Tiens donc ?


Ne vous fatiguez pas, on s’occupe de tout !

Recherchons volontaires très disponibles pour comptabiliser occurrences de formulation suivante dans émissions radio/télé :

« notre invité nous dira ce qu’il faut penser de »

Le Comité souhaite émettre un avis de vigilance de niveau 3 (échelle à définir ultérieurement) sur ce point. Ce qu’il faut penser… ? crébendiou, mais c’est merveilleux !


Monsieur le Président qui nous préside à la présidence

« Je vais vous dire une chose, et je veux le dire à chacun et chacune d’entre vous »

De deux choses l’une : soit le rédacteur de ses discours est payé au mot, soit il n’est pas assez payé. Et si l’initiative stylistique est l’œuvre du président en personne, alors là c’est sûr, il est trop payé.


Le droit à la parole, le droit de se taire

Le traité pour une Constitution européenne soumis en 2005 au référendum nous parlait généreusement de notre

« droit de travailler ».

De si petits mots, de si grosses nuances… Vous avez le droit de travailler, on ne vous l’interdira pas. Quant à votre droit au travail, qui impliquera que nous nous engagions à faire notre possible pour vous accorder un emploi et nous assurer que nul ne s’oppose à votre droit… ça, on en reparlera plus tard si vous voulez bien, il y a plus urgent, mes pauvres petits.


Est-ce que j’ai une gueule de « problème » ?

Quand les mots se fréquentent trop longtemps, ils finissent par ne plus faire qu’un. Ainsi :

« le problème de l’immigration »

Cent mille fois entendu, passé dans des bouches improbables, de tous bords politiques, la formulation pose gravement problème au Comité. Le problème du problème, c’est qu’il qualifie sous ses airs de nom commun. Qu’on (nous) parle des migrations, y compris de l’immigration, comme de l’une des données sociales, économiques, politiques et diplomatiques, c’est entendu. Mais qu’on (nous) parle du « problème de l’immigration » et subitement la réflexion est sévèrement amputée… puisqu’on vous dit que c’est un « problème », enfin ! Le « problème » retranche toute possibilité de penser autrement qu’en terme d’effacement, de traitement, de nettoyage. Le « problème » n’ajoute qu’une chose : une connotation négative.


Encore un coup des jeunes (immigrés) !

L’insécurité…

Le mot en lui-même en dit long sur le point de vue de celui qui l’utilise. Vous, malheureuses victimes d’une violence que vous n’avez sans doute jamais vraiment subie… les plus insécurisés sont souvent ceux qui fantasment la violence, le monstre caché sous le lit que l’on a jamais vraiment vu mais qu’on se représente très nettement, lui, il fait vraiment peur. Pourtant, il y a des chiens de compagnie à tête écrasée qui semblent bien plus menaçant, mais eux mangent dans nos mains. Oh et puis c’est du délit de faciès.

Oui, le mot est lourd de sens, mais la manipulation linguistique majeure consiste à utiliser le terme « insécurité » à la place de « délinquance et criminalité ». Par exemple, parler de la « hausse de l’insécurité » pour désigner l’augmentation du nombre de délits et crimes. Pardon, ces mots-là ne sont pas interchangeables. L’un vous parle de la peur, l’inquiétude (générée par qui, par quoi ?), et se mesure difficilement, l’autre des faits, divers ou non.

Sur le sujet, le Comité renvoie vers une brochure librement disponible à cette adresse : http://infokiosques.net/spip.php?article=155


Mais alors… en quoi crois-tu ?

En rien. Croire « en », c’est déjà admettre une religiosité, une foi.

Encore un de ces petits mots à guetter du coin de l’œil. Croire en, c’est adopter une croyance, aveuglément par définition, un axiome, une idée que l’on ne cherchera donc pas à définir, remettre en cause ou argumenter. Croire que, c’est penser, avancer une hypothèse, à tâtons, sans exclure l’éventualité d’un changement de cap, surtout en prenant le moins de choses possibles pour acquises.


Le point de vue de l’artiste

Arte, le 13 avril 2005, parlant du spectacle d’un chorégraphe contemporain :

« met en scène la monotonie de l’existence humaine »

Bien sûr, c’est toujours moins dangereux qu’un jeune, mais se retrouver à regarder un spectacle dramatiquement chiant en pensant seulement assister à un spectacle qui met en scène la monotonie de l’existence humaine, ça peut vous détruire un homme.

D’où l’importance de rester vigilant face à l’utilisation faite de la langue, même dans les situations les plus anodines !


Banlieues, cités, quartiers

Diantre  ! Et tout ça fait consensus… comble de l’invraisemblable, on n’hésitera pas à parler de « jeunes de banlieue » en croisant dans la rue des gars qui habitent le centre-ville mais qui ont le malheur de porter leurs origines sur leur peau et dans leur accent, voire une casquette !

Alors une banlieue, ça veut dire quoi au juste ? Neuilly-sur-Seine, Vincennes, Saint-Mandé… ? « ah non, ma bonne dame, ça, ce ne sont pas vraiment des banlieues, enfin tu vois ce que je veux dire ».

Allons allons, osons le mot : une « banlieue », c’est un quartier pauvre. Voilà, ce n’était pas si compliqué !

Ah mais non, c’est vrai, comme nous l’a rappelé M. Balkany, le maire de Levallois-Perret (une banlieue ?) interviewé par les Yes Men, « il n’y a pas de misère en France » et les sans-ressources français sont des gens qui ont choisi de vivre ainsi. [Edit 2018 : Et de ce point de vue là, les politiques ont de la constance puisqu’il s’en trouve à nouveau pour nous dire aujourd’hui que les SDF sont juste des hippies qui ont choisi de vivre à l’air libre… par -5°C.]


Une affaire de goût

Une fois n’est pas coutume, voici un petit point d’expression bilingue.

En anglais, on peut lire sur certains menus « All you can eat ». L’équivalent, sur la carte de nos restaurants, serait « À volonté ». Intéressant. Là où les anglos (les Américains du nord, essentiellement) vous invitent à remplir votre tube digestif jusqu’aux limites de ses capacités, le restaurateur français vous dit de vous resservir jusqu’à saturation de votre bon plaisir. Autant que vous pouvez contre Autant que vous voulez. Derrière cet apparent détail linguistique se cache une illustration symptomatique de nos conceptions de l’art culinaire…

Alors, détail peut-être, mais peut-être aussi l’occasion d’extrapoler un peu. M’est avis que nous devrions garder à l’esprit que l’exportation des façons de vivre (c’est cool, c’est fun, c’est exotique) peut devenir l’exportation de façon de penser. Et, personnellement, celui qui se gave jusqu’à la nausée, parce que ça ne coûte pas plus cher, ne répond pas précisément à l’idée que je me fais d’un bon vivant, d’un gastronome. Juste un petit distinguo de rien du tout entre gourmandise et boulimie.

Enfin, on peut le dire ici, c’est bien sûr une affaire de goût !


Éloge de la soumission

1er mai 2012 : Guillaume Peltier (UMP) déclare sur RFI :

« il y a une France, celle du travail, celle qui ne demande jamais rien »,

la France du « vrai travail » que notre chère Mme Royal entend mettre à l’honneur en ce jour de fête du travail fortement pré-électoral(ist)e.

Damned ! Enfin une fête nationale pour les gens qui ferment leur gueule ! Ne rien demander, se soumettre docilement à une vie de dur labeur ingrat, sans exiger et idéalement sans même souhaiter d’amélioration de sa condition fait de nous de bons Français. Sachez-le, chez concitoyens, et vous serez honorés chaque année.

Quant à la France des étudiants, des chômeurs, des retraités, des « inactifs » en tous genres, qu’elle prenne donc exemple sur cette belle France qui a le mérite de savoir se taire…

Hmm… Tout de même, le comité s’interroge : y a-t-il vraiment une France qui ne demande jamais rien… ou certains de nos « dirigeants » seraient-ils affligés d’un étrange syndrome de surdité ?


Maho… mais

12 janvier 2015 : Sarkozy :

« L’immigration n’est pas liée au terrorisme, comprenez-moi, mais elle complique les choses »

Tout est dans la suite de la démonstration : en bref, « immigration » -> « difficulté d’intégration » -> « communautarisme » -> terroristes (dans le texte « individus comme ceux que nous avons vus »). Mais sinon, aucun lien.

Sarkozy n’est pas lié au racisme ambiant, comprenez-moi, mais…


Rien ?

Le COUARD ne pouvait, bien entendu passer à côté de cette perle rhétorique…

« Une gare c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. »

Mais il s’agit cette fois de féliciter notre président du moment : cette phrase est linguistiquement impeccable. Le message est limpide. Nulle connotation idéologiquement perverse, puisque la connotation impliquerait un non-dit. Ici, tout est dit : nous ne sommes rien.


Une inexplicable confusion qui mérite d’être expliquée

D’aucun pourrait penser que la chose est évidente, mais apparemment elle ne l’est pas pour tous. Donc, reprenons :

Préfixe « in– » privatif + radical + suffixe « –able » exprimant la capacité/possibilité

Conclusion, l’inexplicable est ce qui ne peut être expliqué, tandis que l’inexpliqué est simplement ce qui n’a pas (encore) été expliqué. L’inexplicable est par essence inexpliqué. L’inverse n’est pas vrai.
Le plus drôle est qu’un miracle, par exemple, sera volontiers qualifié d’inexplicable, et ce tout simplement pour justifier de recourir à… une explication. L’explication sera naturellement irrationnelle et le sous-entendu est : « inexplicable par la science, donc explicable par un quelconque phénomène surnaturel, volonté divine ou autre. Je ne m’explique pas cette explication de l’inexplicable… Une suspension du jugement, a minima, ne serait-elle pas raisonnable (si ce n’est raisonnée [sic]) en ce cas ?

Le même principe s’applique à : incontestable/incontesté, injustifiable/injustifié, inavouable/inavoué, inaltérable/inaltéré, et ainsi de suite…
Alors, par pitié, un peu d’humilité, cessez de nous mettre du -able à toutes les sauces. Ce n’est pas parce que nous ne pouvons/savons pas l’expliquer qu’il n’y a pas d’explication.


Une si délicate attention…

Encore une jolie illustration du pouvoir des mots. Des politiciens nous parlent, encore et encore, de…

« raccompagner à la frontière »

… ceux qu’ils jugent indésirables sur notre territoire.
Pour un peu, nous les visualiserions tenant par la main ces chers « indésirables » et leur passant au cou un collier de fleurs avant de les inviter à prendre place dans l’avion avec un petit verre de champagne et de leur souhaiter « bon voyage ». Ah oui, c’est sûr, ça sonne mieux que « expulser » (pousser dehors). Lorsque l’on raccompagne, on est à côté, pas derrière en train de pousser, c’est tellement plus gentil.

L’euphémisme en politique ne sert qu’à une chose : faire oublier la cruauté des actes qui se cachent derrière les mots. Certains mériteraient franchement de se faire raccompagner à la frontière de nos institutions…


Tu savez bien que je vous aime

Dans l’audiovisuel, lorsque les personnalités qui s’expriment se tutoient dans « le civil », le vouvoiement devant le micro est censé, nous dit-on, être une courtoisie à l’égard du public.

Merci. Mais n’est-ce pas là une hypocrisie fort peu courtoise, en vérité, que de vouloir nous cacher une familiarité potentiellement porteuse de sens… ?


Quiconque souhaiterait signaler au Comité des points de vigilance linguistique supplémentaires est instamment invité(e) à le faire !

On ne choisit pas sa planète…


On ne choisit pas sa planèteAlors, voilà : on se retrouve embringué dans un bout de monde, celui où l’on naît, on fait son petit bonhomme de chemin, on se fait couper le cordon, taper sur les fesses en signe de bienvenue, on se voit obligé d’enfourner dans sa petite bouche un gros bout de caoutchouc avant d’avoir eu le temps de dire ouf (ou même areuh), et c’est parti… C’est parti pour une vie !

On suit une route. Chacun la sienne, mais finalement, toutes dans la même direction. Et pour cause, la route est bordée de garde-fous qui tiennent plus du fil barbelé électrifié que de la rassurante rambarde. Tant qu’on ne les touche pas, ils semblent nous protéger de dangers ignorés mais forcément réels, mais quand on commence à se demander s’ils ont une vraie raison d’être, ils deviennent une entrave intolérable à la liberté individuelle.

Alors voilà : on se retrouve entre amis dans un bout de salon, celui où l’on vit, on fait une pause sur le chemin en discutant autour d’un verre des vies dans lesquelles on s’est retrouvés embringués… et là, on commence à s’interroger. Nous avons grandi, nous avons fait nos choix, orienté nos parcours professionnels, relationnels, construit des lambeaux de personnalité autour de ce qui nous a été donné ; mais qu’avons-nous vraiment choisi ? Combien de nos choix ont été faits par dépit parce que, dans la palette des possibilités, trop des options envisagées étaient marquées d’une croix rouge qui voulait dire « tu n’as pas le droit » ? « C’est mal », « c’est impossible », « ce n’est pas normal », « c’est interdit »… ils sont là, les soi-disant garde-fous, dans chaque décision que l’on prend, dans nos choix de vie.

Alors, oui, peut-être avions-nous bu un verre de trop quand un jour, autour de ce verre, nous avons commencé à nous demander pourquoi… pourquoi ne pourrait-on pas se demander pourquoi ? Pourquoi serait-ce mal, impossible, anormal ou interdit ? Mais quel bonheur quand on s’aperçoit qu’une raison existe et qu’elle est très mauvaise ! Voilà qui ouvre la porte à de tout autres conceptions des choix que nous aurons encore à faire.

Dès lors, il a semblé plutôt facile et enivrant de continuer le travail : arriver tant que possible à faire table rase dans le champ des acquis, des préconçus, tout remettre en question, même si parfois c’est pour revenir à la réponse initialement admise. Au fond de chaque impasse, se demander « pourquoi » et ne jamais se satisfaire d’une réponse aussi ridicule qu’un « c’est mal ». Accepter en un mot d’envisager absolument toutes les possibilités, sans aucune limite morale, religieuse, affective, pour mieux reconstruire des limites plus rationnelles. C’est assez inconfortable ; on aime à s’entourer de remparts préétablis comme d’un cocon, mais l’effort vaut la chandelle, la liberté que l’on y gagne et la richesse qu’elle donne à l’existence valent bien quelques angoisses.

Un jour, on s’aperçoit que l’on ne choisit pas ses parents. Ensuite, on se résigne. Plus tard, on s’aperçoit que l’on ne choisit pas ses idées, et là… nous sommes quelque uns à trouver le constat totalement inacceptable. On ne peut plus être accusé de faire un caprice d’adolescent. C’est en adulte que nous décidons de bousculer un peu les voies conventionnelles de la pensée actuelle, parce qu’il n’y a pas qu’à « l’âge bête » que l’on peut à tout bout de champ lancer des « pourquoi ».
Enfin, peut-être qu’à force de chercher les « pourquoi » des lois morales, on pourra enfin conclure au « pourquoi pas autrement ».

C’est assez simple, on ferme les yeux, on prend sa planète entre les mains, on souffle un grand coup dessus pour balayer tout ce qu’elle porte d’humanifié, puis à la force de son esprit et sans s’interdire quoi que ce soit, on imagine sa planète parfaite, sans se soucier de ce qu’il est possible ou non de réaliser concrètement, la planète sur laquelle on rêverait de vivre, on organise tout son petit monde. La moitié du travail est fait ! Il suffit de revenir sur terre, d’encaisser le contraste entre la planète imaginée et celle que l’on voit de ses yeux, puis de reprendre chaque chose, point par point, relations humaines, travail, religion, famille, langage, identité, organisation, géographie, amour, couple, science et tant d’autres, puis de se demander : « et pourquoi pas ? ».