Déclinisme, le hobby indécent des riches


comment va le mondeJe suis née cinq ans après les funérailles officielles des trente glorieuses. Pendant toute ma vie, j’ai donc entendu parler de crise, pétrolière, économique, financière et environnementale. Sans parler des poussées ponctuelles de crises sanitaires, agro-alimentaires et autres fins du monde. C’est sûr, nous allons tous crever dans d’atroces souffrances. Il se trouve même des philosophes pour nous expliquer la décadence de l’époque. Bref, tout va de mal en pis. Et tout le monde le dit :

« Plus de 9 personnes sur 10 ne pensent pas que le monde aille de mieux en mieux. »

Une fois n’est pas coutume, avant de conclure, je laisserai parler d’autres que moi.

Mortalité infantile :
« Aux alentours de 1740 en France, près d’un nouveau-né sur trois mourait avant d’avoir atteint son premier anniversaire, victime le plus souvent d’une maladie infectieuse. » « En 2015, le taux de mortalité infantile en France métropolitaine est de 3,5 décès pour 1 000* naissances, selon les données de l’Insee. » (Institut national d’études démographiques, ici)

* INSEE : 3,9/1 000 en 2017

Mortalité maternelle :
1946 : 116,4 décès pour 100 000 naissances vivantes ; 2000 : 6,5 décès pour 100 000. (La population de la France, Tome II, C. Bergougnian etal. ed. CUPED 2005 ; 373-384 – Marie-Hélène Bouvier-Colle et Emmanuelle Szego, Institut national de la santé et de la recherche médicale, Paris – ici)

Espérance de vie à la naissance (France métropolitaine) :
Hommes : 1946 : 59,9 ans ; 2016 : 79,3 ans
Femmes : 1946 : 65,2 ans ; 2016 : 85,3 ans
(INSEE, ici, et )

« Vers 1750, elle [l’espérance de vie] était encore de l’ordre de 25 ou 27 ans, soit à une valeur très proche de celle qui a prévalu depuis l’origine de l’humanité. » (La mortalité en France au cours des cinquante dernières années, Alfred Nizard, Ined ; ici)

Mortalité :
« la baisse de la mortalité générale (toutes causes) entre 1950 et 1996 est de 90 % ou plus avant 5 ans, de 80 % entre 5 et 10 ans et de 75 % de 10 à 15 ans. De 15 à 85 ans, elle est de 50 % ou plus. Ce n’est qu’au-dessus de 85 ans que le recul de la mortalité devient inférieur à 50 % » (idib)

Maladies infectieuses :
« La mortalité par les maladies infectieuses et les affections associées a diminué de 90 % ou plus avant 30 ans ; et, pourrait-on dire, de plus de 80 % avant 60 ans, s’il n’y a le sida qui limite la baisse entre 25 et 45 ans (le sida est devenu beaucoup moins létal depuis 1996). » (Ibid)

Scolarisation :
Taux scolarisation en primaire (monde) : 84 % en 2000, 90 % en 2015
Taux scolarisation au secondaire (monde) : 55 % en 2000, 65 % en 2015
(Source : Unesco (ISU) © Observatoire des inégalités)

Santé :
– éradication de la variole (1980).
– « Plus de 80 % des enfants du monde sont désormais vaccinés contre le poliovirus et le nombre annuel de cas a été ramené de 400 000 en 1980 à 90 000 au milieu des années 90. » (Unicef, ici)
– Pourcentage de décès évités [grâce à la vaccination] : diphtérie 86 %, coqueluche 64 %, rougeole 60 %, tétanos néonatal 58 %, hépatite B 33 %, poliomyélite 86 %…des millions de morts évitées (estimations fournies par L’initiative pour les vaccins de l’enfance, Genève, février 1996).

Qualité de l’eau et de l’air en France :
« La qualité de l’air en France est encore loin d’être satisfaisante. Néanmoins, des améliorations durables ont été obtenues en partie grâce aux mesures de réduction des émissions. » (des explications nuancées dans l’article de Science Pop « La pollution de l’air en France reste problématique, mais recule depuis plus de 20 ans » ici)
« Changement climatique, pollution plastique, chute de la biodiversité… il est aujourd’hui difficile d’être optimiste à propos de quoi que ce soit en matière d’environnement. Pourtant, il existe bel et bien des problématiques qui semblent s’arranger. C’est par exemple le cas du « trou » dans la couche d’ozone qui, suite aux accords du protocole de Montréal, tend à se résorber. Il se trouve qu’en France, la situation s’améliore aussi pour la qualité de l’eau douce, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. » (encore des explications nuancées dans « L’eau n’est pas de plus en plus polluée, juste davantage surveillée » sur Science Pop)

Forêt française :
« Après avoir longtemps régressé, la forêt métropolitaine s’étend depuis le début du XIXe siècle » (Wikipedia)
« 8 à 9 millions d’hectares au milieu du XIXe siècle »
« 11 millions d’hectares en 1950 »
« 16,3 millions d’hectares en 2009″

Travail :
– « Ainsi, en 1962, on dénombre en France deux mille cent morts d’accidents du travail ; quatre fois plus qu’en 2012, pour une population active bien moins nombreuse. » (ici)
– « en 1950, la durée annuelle du travail était de 2 230 heures en France, elle n’est plus que de 1 559 heures en 2007 » (INSEE, ici)
– Durée légale du travail en France : XVIIIe siècle = « du lever au coucher du soleil, tant qu’on y voit » ; 1848 = 12h/jour ; 1900 = semaine de 70h ; 1919 = 48h ; 1946 = 40h ; 1982 = 39h ; 1997 = 35h (ATTAC, ici)

Violence, homicides :
« la période actuelle est en réalité la moins meurtrière depuis le début du XIXe siècle. Ce constat invite à une plus grande prudence celles et ceux qui, y compris parfois au sein du monde de la recherche, embrassent un peu vite l’air du temps et s’inquiètent d’une montée de la violence physique que l’observation de l’évolution des homicides dément. En retour, ce constat incite à s’interroger plus avant sur les transformations du statut des violences dans notre société et sur l’impact de leur dénonciation croissante » (Laurent Mucchielli. L’évolution des homicides depuis les années 1970 : analyse statistique et tendance générale. Questions pénales, CESDIP, 2008, XXI (4), pp.1-4. <hal-00835118>)

« En 2014, la police et la gendarmerie nationales ont constaté 660 faits d’homicides (hors tentatives) en France métropolitaine, soit 10,3 pour 1 million d’habitants. Ce taux se situait à 24,4 pour 1 million en 1994. En 20 ans, il a diminué d’environ 58 % de sa valeur. » (« Flash crim », no 2, Décembre 2015, Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales – ici)

SENTIMENT d’insécurité :
« Entre 2003 et 2013, selon l’INA, la part des faits divers dans les journaux télévisés a augmenté de 73 %. » (ici)

Le déclinisme ambiant n’est certainement pas sans lien avec l’omniprésence de l’information anxiogène dont on nous abreuve, et pas uniquement sur ce sujet d’ailleurs. Mais les médias ne sont pas responsables de tout. Le paradoxe réside en bonne partie dans le fait que nous tolérons moins bien un risque lorsqu’il devient plus faible. Quand le risque est plus petit, il se voit plus, comme la tache sur la robe blanche. Parce que nous fantasmons un risque zéro… Il faudra pourtant bien accepter qu’il s’agit d’un fantasme. À cela s’ajoute une perception erronée (parfois irrationnelle) des risques et probabilités. Celle-ci qui amène des gens à avoir peur de prendre l’avion, mais pas de prendre leur voiture… (Source : moi)

Et pour finir cette liste (qui pourrait s’étendre presque à l’infini), j’extrais quelques derniers chiffres de la publication (en anglais) de Max Roser, dont je recommande très vivement la lecture :

Extrême pauvreté : « En 1950, les trois quarts du monde vivaient en situation d’extrême pauvreté ; en 1981, la proportion étant encore 44 %. Pour l’année passée, la recherche semble indiquer que la part d’extrême pauvreté a chuté en dessous de 10 %. »

Alphabétisation : « En 1820, seule une personne sur 10 âgée de plus de 15 ans était alphabétisée ; en 1930, c’était une sur trois et nous en sommes aujourd’hui à 85 % à l’échelle mondiale. »

Mortalité infantile : « En 1800, les conditions sanitaires de nos ancêtres étaient telles qu’environ 43 % des nouveau-nés dans le monde décédaient avant leur 5e anniversaire. » « En 2015, la mortalité infantile était tombée à 4,3 % – 10 fois moins que 2 siècles auparavant. »

Régimes autoritaires : « Durant tout le 19e siècle, plus d’un tiers de la population vivait dans des régimes coloniaux et pratiquement tous les autres vivaient vivaient dans des régimes autocratiques. » « Aujourd’hui, plus d’une personne sur deux dans le monde vit dans une démocratie. »

Source : Max Roser (2018) – « The short history of global living conditions and why it matters that we know it ». Published online at OurWorldInData.org. Retrieved from : ‘https://ourworldindata.org/a-history-of-global-living-conditions-in-5-charts‘ [Online Resource]  –  (Les traductions sont de moi.)

Alors, bien sûr, il n’agit pas de s’assoir devant ces chiffres avec un sourire béat et de renoncer à faire encore progresser l’humanité. Il ne s’agit pas d’oublier tous ceux qui ne bénéficient pas encore de toutes ces améliorations. Ni de nier les améliorations qui restent à venir. Mais prenons le temps de bien nous rendre compte de tout ce que nous tenons pour acquis ou dont nous refusons de nous réjouir, fut-ce seulement par décence envers ceux qui ne peuvent pas s’en réjouir.1 Et après, après seulement, reprenons le travail ! Et pourquoi pas ?


1. La publication de Max Roser se conclut par la section « Quelle importance que nous ne sachions pas comment évolue notre monde » (traduction sauvage par mes soins) :

« Si la transformation de nos conditions de vie a pu se faire avec succès, cela n’a été possible que grâce à la collaboration. Une telle transformation aurait été impossible à accomplir par une personne seule. Ce sont nos cerveaux réunis et nos efforts collaboratifs qui sont nécessaires pour une pareille amélioration.

De gros problèmes subsistent. Rien de ce qui exposé ci-dessus ne justifie que nous ne nous montrions complaisants. Bien au contraire, cela nous montre qu’il reste beaucoup de travail à faire – l’obtention de la réduction la plus rapide qui soit de la pauvreté est un accomplissement phénoménal, mais le fait qu’une personne sur 10 vive aujourd’hui dans une extrême pauvreté est inacceptable. Nous ne devons pas non plus accepter les restrictions de nos libertés, qui demeurent ou sont mises en place. Et il est clair également que l’impact de l’humanité sur l’environnement a atteint un niveau qui est intenable et met en danger la biosphère et le climat dont nous dépendons. Nous devons de toute urgence réduire notre impact.

Il est loin d’être certain que nous réaliserons des progrès face à ces problèmes – il n’existe aucun loi d’airain garantissant que notre monde continuera à suivre cette tendance vers une amélioration des conditions de vie. Mais ce que nous montre clairement la perspective à long terme, c’est que les 200 dernières années nous ont amenés dans une position meilleure que jamais auparavant pour résoudre ces problèmes. La résolution de problèmes – de gros problèmes – est toujours une entreprise collaborative. Et le groupe de personnes capables aujourd’hui de travailler ensemble est un groupe beaucoup, beaucoup plus fort qu’il n’a jamais pu en exister auparavant sur cette planète. Nous venons de voir les évolutions au fil du temps ; le monde d’aujourd’hui est en meilleure santé, plus riche et mieux éduqué.

Pour que notre histoire puisse être une source d’encouragement, nous devons connaître notre histoire. La façon dont nous nous racontons notre histoire et notre époque est importante. Parce que nos espoirs et nos efforts pour bâtir un avenir meilleur sont liés de façon inextricable à notre perception du passé, il est important de comprendre et de faire connaître le développement global qui s’est produit jusqu’à ce jour. Porter un regard positif sur les efforts déployés par nous-mêmes et par nos congénères humains est une condition vitale pour que les nouveaux efforts entrepris portent leurs fruits. Connaître le long chemin parcouru pour améliorer les conditions de vie et reconnaître que notre travail en valait la peine est, pour nous tous, l’équivalent de ce qu’est pour l’individu le respect de soi. C’est une condition nécessaire pour s’améliorer.

La liberté est impossible sans la foi en des personnes libres. Et si nous n’avons pas conscience de notre histoire et croyons à tort en l’opposé de ce qui est vrai, nous risquons de perdre foi les uns dans les autres. »

Homéopathie, une histoire de rien (du tout)

Homéopathie en poudre pour diabétique


L’étymologie même du mot est déjà un mensonge. « Homéo », préfixe d’origine grecque signifiant le semblable, « pathos » la maladie. De fait, cette vieille fable prétend soigner le semblable par le semblable, la maladie par la maladie. Sauf que… inoculer la maladie, bah, ça rend malade. Alors un autre principe a été habilement ajouté au premier : la dilution. On va dire que l’eau a une mémoire, comme ça, on pourra diluer la maladie dans un océan et puis on prendra une goutte dans cet océan et on soignera la maladie avec le souvenir que cette goutte a gardé de la molécule de maladie noyée dans l’océan… pfiou.

Bien sûr, l’eau a beaucoup de qualités (surtout quand il s’agit de diluer mon pastis), mais côté mémoire… pschitt. Des gens bien méritants ont pris la peine de tester l’hypothèse et cela fait déjà bien longtemps qu’elle est tombée… à l’eau (ouais, bon).1

Le truc, c’est que du coup, dans votre granule, il n’y a rien. Donc rien de « semblable » à la maladie traitée. Ni homéo ni pathie, donc.

Sur la planète bêta, il existe un petit pays du nom de France où plus de la moitié des habitants disent recourir à l’homéopathie. Ces moins de 1 % de la population mondiale consommeraient 20 % de la production homéopathique. Grand bien leur fasse…

Sur la planète 2.0, nous n’avons pu rester sourds au niveau de preuve proprement pharaonique sur l’absence d’efficacité des produits homéopathiques. Le nombre d’études menées est colossal et le consensus scientifique est absolu comme rarement.2

Nous aurions pu rejeter la chose simplement sur la base de ses principes fondateurs pour le moins farfelus, contraires à tout l’état des connaissances. Mais après tout, l’argument n’était pas suffisant. Il aurait pu y avoir là un mystère à explorer pour la science. Oui, mais. En médecine, seule l’efficacité compte. Or d’efficacité, il n’y a point, en l’occurrence, cela est solidement établi.

Pas d’efficacité, donc pas d’effets indésirables. Ou le contraire ? Car, oui, l’argument de l’innocuité a quelque chose de paradoxal, le seul produit pouvant se targuer de n’avoir aucun effet indésirable étant celui qui n’a pas d’effet du tout… mais passons. Absence d’effets secondaires n’implique pas absence de danger.

Le danger direct est celui d’un retard, ou d’un défaut total, de soins réels, efficaces. Des faits divers surgissent régulièrement pour illustrer des méfaits des pseudo-médecines à cet égard.3 Les dangers sont également indirects, avec un risque de rejet de la médecine « fondée sur les preuves » et ses conséquences sanitaires, ainsi que l’instillation de conceptions irrationnelles autour du corps et de la santé, un renforcement de l’obscurantisme médical.

Par souci pour la santé publique, sur 2.0, vous l’aurez compris, de sérieux ajustements ont été effectués :

  1. Les produits homéopathiques n’ont pas le droit de se faire appeler « médicaments » et aucune allégation thérapeutique ne peut les accompagner tant que des preuves scientifiques n’ont pas été apportées.
  2. Ils ne peuvent être ni prescrits par un médecin, ni vendus par un pharmacien ; pour le reste, ils sont soumis aux mêmes règles de vente que n’importe quel produit de parapharmacie.
  3. Ils ne font l’objet de strictement aucun remboursement par l’assurance maladie.4
  4. L’homéopathie étant dénuée du moindre fondement scientifique et médical, son enseignement est exclu des études de pharmacie (ou de tout autre cursus scientifique).

Prenons une minute pour revenir sur les arguments fallacieux et très hypothétiques des opposants au déremboursement sur la planète bêta :

« Si vous les enlevez, les patients prendront des médicaments qui coûtent plus cher, qui seront eux remboursés à 100 % et qui peuvent avoir des effets indésirables. » (Condensé de choses vraiment lues)

Oh la ! tout doux ! tout doux ! D’abord, vous n’en savez rien. Il ne s’agit pas de les enlever, mais de les dérembourser et de les sortir du parcours de soins médical. Ils sont généralement assez peu coûteux (2 € le tube) pour l’utilisateur, qui continuera donc très certainement de les utiliser pour « traiter » des maladies bénignes qui disparaîtront d’elles mêmes, comme ils (patients)/elles (maladies) l’ont toujours fait. S’ils utilisent en remplacement de « vrais » médicaments, ils ne seront pas remboursés à 100 % s’il s’agit de traiter un rhume ! Ces médicaments-là sont déjà déremboursés. Et si par contre, ils doivent recevoir un traitement efficace, effectivement remboursé et plus cher, ce sera probablement qu’ils en avaient besoin pour traiter une « vraie » maladie. Une prise en charge efficace réduira les coûts ultérieurs liés au retard de soins dans ces cas-là. Et, oui, ils pourront connaître parfois des effets indésirables, parce que malheureusement, c’est le lot des médicaments qui ont un effet.

Autre argument, non moins fallacieux : le chantage économique des industriels de l’homéopathie (je ne citerai pas de nom, tout le monde connaît celui du monstre du secteur, cocorico, qui commence par Boi et finit par Ron). L’argument économique n’est jamais viable en matière de santé. Oui, celui-là qui permet de laisser ronronner une industrie du tabac qui tue un utilisateur sur deux. Il n’est jamais viable mais ici, il est même un peu cynique. Bien sûr, le remboursement est une manne pour l’industrie. Mais le déremboursement ne la tuerait pas, c’est certain. L’industrie de la parapharmacie se porte très bien et il y aura toujours des acheteurs de tisane ou de granules. En outre, ils ont beau se positionner sur le marché « anti-allopathie », surfer sur la mode de défiance envers la science, faire croire aux patients qu’ils recourent à des remèdes « plus naturels, plus respectueux », ils sont d’abord et avant tout des industriels qui se font un blé monstrueux sur le dos des patients en leur vendant du sucre à un prix, disons, bien supérieur à celui du sucre, sans avoir à assumer le moindre coût de recherche clinique. Quoi de plus « naturel », effectivement, pour un industriel que la recherche du profit, me direz-vous.

Bref, sur 2.0, les industriels se portent bien, les remboursements n’ont pas explosé, pas plus que les effets indésirables. Les gens sont traités lorsqu’ils en ont besoin, et uniquement lorsqu’ils en ont besoin, car ici, il n’y a pas que le médicament comme réponse au patient.

Ce qui nous amène à un dernier point et non des moindres.

En effet, l’homéopathie (et ses cousines pseudo-médecines) n’ont pas eu que des effets négatifs et sur 2.0, nous leur sommes très reconnaissants de nous avoir appris cette chose : autant le produit homéopathique est sans valeur aucune, autant l’attitude du thérapeute a une valeur thérapeutique certaine.5 Il serait absurde de pas tirer les enseignements nécessaires sous prétexte que tout le reste est à rejeter. Sur 2.0, nous avons développé l’enseignement et la formation continue à l’écoute des patients, sensibilisé les médecins aux effets de la bienveillance, d’une meilleure communication, et nous avons augmenté la durée minimum obligatoire des consultations. Nous continuons de mener des études sur l’ensemble des effets dits « contextuels » (anciennement nommés de façon restrictive « placebo ») et l’usage optimal qui peut en être fait.

Voilà, tout est dit. Ceux qui le souhaitent peuvent continuer de « soigner » leurs rhumes à l’homéopathie. Boiron les en remercie. Sinon, un petit grog, ça vous dit ? Et pourquoi pas ?


1. Pour en savoir plus, voir par exemple http://www.charlatans.info/memoiredeleau.shtml

2. Pour un micro échantillon, voir le rapport du gouvernement australien, le communiqué de l’académie des sciences européenne, de l’académie des sciences russe, la décision des autorités aux États-Unis, et celle du NHS au Royaume-Uni… pompés par mes soins dans l’excellent article de La Menace Théoriste sur le pitoyable traitement médiatique de la « tribune des 124 » … du 18/03/2018.

3. Fin mai 2017, le décès d’un enfant de 7 ans, en Italie, après une otite soignée à l’homéopathie a fait les gros titres de nombreux journaux, par exemple.

4. En France, le remboursement de l’homéopathie par l’assurance maladie « ne représente finalement que 0,4 % de son budget (mais tout de même plus de 50 millions d’euros par an) » [https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/23078-Homeopathie-experts-europeens-jugent-inefficace]. Pas grand chose, donc, juste 50 millions d’euros jetés par les fenêtres.

5. « Des expériences ont déjà essayé de mesurer l’impact sur la sensation de guérison d’attitudes différentes de la part du personnel médical. Ces recherches montrent que la prise en charge des patients, par des « médecins homéopathes » induit de meilleurs effets qu’une prise en charge par des généralistes, alors même que les comprimés donnés aux malades étaient identiques. » « C’est un enseignement précieux : il est possible d’améliorer l’efficacité des traitements affichant autant d’intérêt et de compassion pour le patient que le font les homéopathes. Mais une reconnaissance des talents des homéopathes n’est pas une reconnaissance de l’utilité de l’homéopathie, loin de là. » [https://www.allodocteurs.fr/se-soigner/homeopathie/en-australie-aussi-lhomeopathie-nest-quun-placebo_15838.html]


En bonus, un sublime condensé de l’argumentation des amoureux du granulé, repiqué dans un commentaire sur les réseaux sociaux [warning: ironie inside] :

« C’est faux d’abord parce que moi j’utilise l’homéopathie et ça marche, sinon expliquez moi comment ça marche sur les bébés et les animaux, on voit bien que vous êtes payés par les grands labos, les reptiliens et les illuminatis et « les autres » ;) ;)  nous sachons. »

Bien/mal acquis ne profitent jamais


le jeu du bien et du malQu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le mal ? Je serais tentée de dire qu’il s’agit d’une classification purement religieuse entre ce qui est ou n’est pas acceptable pour la morale de la religion en question ou plus généralement du système de croyances (y compris non religieux) qui a généré la classification. Le péremptoire, l’absence d’argumentation, est également criant dans le « c’est bien/mal » vite asséné aux enfants par des parents fatigués ou mal préparés, comme il l’est aux populations par des états paresseux et/ou totalitaires, pour formater sans expliquer.

Le bien et le mal en tant que tels n’existent, ne peuvent exister, que dans la foi. Or la croyance relève du privé et ne saurait être à la base d’une décision de justice dans un pays laïc. Peut-être la justice en est-elle consciente, d’ailleurs, lorsqu’elle nous parle de « discernement » sans nous préciser explicitement que c’est effectivement entre le bien et le mal que les capacités de discernement sont scrutées. Reste que nous entendons tous ces mots, distinctement, entre les lignes.

Mais de quoi s’agit-il, exactement ? En bonne obsessionnelle de la linguistique que je suis, je vais encore une fois pinailler sur le choix des mots. Certains (dont Spinoza, si je suis correctement informée) auraient préféré aux termes de « bien/mal » ceux de « bon/mauvais », substituant à l’idée d’une valeur absolue, nécessairement religieuse, celle d’un effet sur le réel, avec des causes et des conséquences. Ouf, on commence à respirer ! La loi ne tombe plus du ciel, elle a une raison d’être, humaine. Mais je crois que le problème n’est pas uniquement lexical, je pense qu’il est aussi grammatical. Les termes « bon/mauvais » suggèrent davantage que leurs cousins le « pour […] » qui doit les suivre (bon pour, mauvais pour). Seulement, il n’est pas suffisant de le suggérer, il me paraît vital de l’expliciter. Bon, bien, mal ou mauvais, en soi, aucun intérêt, si l’on ne peut commencer à s’interroger sur le « pour qui », « pour quoi » et bien sûr « pourquoi ».

Si nous, « justiciables », nous contentons de mémoriser sans analyser ce qui est bien ou ne l’est pas, la distinction sera ancrée avec une terrible fragilité dans notre esprit, comme une liaison chimique faible, qui pourra être rompue très facilement par l’intervention d’un autre facteur. Et voilà le discernement altéré, ou même aboli. L’ancrage, même s’il ne peut être indéfectible, sera néanmoins infiniment plus solide si, au lieu de mémoriser, nous arrivons par nous-mêmes à la distinction entre le bénéfique et le néfaste, par la réflexion.

En clair, tuer n’est pas mal parce qu’un dieu, un gourou, un état ou un code pénal m’affirme que c’est mal. Tuer est une extrêmement mauvaise idée parce que je souhaite vivre dans une société qui ne soit pas barbare, où chacun ne craigne pas pour sa vie à chaque instant, parce que de vie nous n’en avons qu’une. Il n’y a pas de sacré là-dedans, il n’y a que du bon sens.

Autre problème inhérent aux concepts de bien et de mal : l’invariabilité présumée. On comprend que les religions, ne pouvant réécrire leurs textes sacrés comme on amende un code de justice ou une constitution, soient contraintes d’accepter l’invariabilité des préceptes qui ont vu le jour dans leur jeunesse. (Si ça marche assez bien pour le « tu ne tueras point », ce n’est pas sans poser quelques problèmes lorsqu’il s’agit de s’accommoder des avancées de la science, mais chacun ses emmerdements.) L’invariabilité n’existe plus dès lors qu’il s’agit d’une morale laïque. Elle n’existe pas géographiquement, tant il est évident que la morale n’est pas une entité uniforme sur notre planète. Elle n’existe pas non plus chronologiquement, puisque les valeurs morales d’une époque n’appartiennent qu’à cette époque. Mais pour aller plus loin encore, elle n’existe pas même intrinsèquement, en un temps et un lieu donné. L’exemple le plus souvent cité, parce que le plus simple sans doute, étant celui du mensonge qui, selon les circonstances, selon ses conséquences, pourra être considéré soit comme un mal soit comme un bien. Certains diraient « comme un mal nécessaire ». Et une fois de plus, ceux-là nous ramènent à une vision binaire et fondamentalement irrationnelle de la morale. Aucun acte individuel n’a de polarité morale invariable dans l’absolu, hors d’un contexte. Le mensonge n’est pas mal en soi, il est mauvais quand il est utilisé comme une arme de destruction, contre la vie, contre les relations apaisées. Nous pratiquons tous le mensonge au quotidien, fut-ce par omission, et ce par bienveillance.

Bon, mais qu’est-ce que ça change, tout ça ?

À peu près tout. Si l’on ne juge plus un crime contre une morale abstraite mais que le crime est jugé à l’aune de ses conséquences concrètes, sans négliger ses causes, la justice ne peut plus être rendue en s’appuyant sur un code intangible, des commandements sub-divins. Elle doit devenir une justice personnalisée, comme un écho à la naissance de la médecine personnalisée qui pousse actuellement ses premiers cris de nouvelle-née. Une fois revisitée la notion de bien et de mal, la justice sera alors amenée nécessairement à revoir complètement sa conception du discernement lui-même. Et le discernement sera précisément l’objet d’une prochaine réflexion.

En attendant, pour le bien de tous, sur l’axe du mal, prenons la tangente. Et pourquoi pas ?

Le bûcher des rêves


Aussi volatiles que soient les évidences à l’échelle de l’histoire, elles semblent par essence immuables en leur temps. Penser l’héliocentrisme à une époque où le géocentrisme était pris pour acquis relevait bien sûr de l’hérésie pour les censeurs contemporains, les gardiens de la vérité révélée, mais également, pour tous, de la fiction intellectuelle. Penser l’évolution (au sens darwinien) dans un environnement que l’idée d’un ancêtre simiesque répugnait n’allait pas non plus de soi. De même, penser un monde sans dieu n’était pas seulement un affront à l’égard des institutions religieuses, mais aussi une audace intellectuelle face à l’unanimité et au paradigme élaboré autour de la croyance.

On ne remet pas en cause un ordre établi du jour au lendemain. Il y a la peur du bûcher, qui n’est pas une mince affaire (et pourtant, elle tourne). Il y a aussi la pensée timorée qui préfère modifier progressivement les idées anciennes, par toutes petites touches, pour en élaborer de nouvelles plutôt que d’oser abattre des murailles à l’aveugle. Il y a la difficulté à concevoir en pratique un monde autour de son idée neuve, l’idéalisme ridiculisé à tout va, l’alibi du réalisme. L’idée doit découler du réel, elle n’a pas le droit de le précéder1. Et il y a bien sûr la difficulté à concevoir ce qui n’existe pas encore.

Revenons à l’exemple de l’athéisme. S’il reste l’exception, infiniment minoritaire, l’athéisme existe enfin, pour de bon, et peut, dans certains pays, commencer à s’exprimer à voix plus ou moins haute. Mais il est né de lourds balbutiements. La pensée a dû se promener dans les jardins de divers déismes, panthéismes, voire agnosticismes, et autres religiosités anticléricales, avant d’entrouvrir une petite porte vers l’athéisme.

Nous pourrions décortiquer les mécanismes qui sous-tendent la remise en cause des idées anciennes et le développement des idées nouvelles. L’aspiration à un monde meilleur pour les humains. Le rôle de la science… indiscutable lorsqu’il s’agit d’héliocentrisme, mais étrangement discuté dès lors qu’il s’agit d’évolution (que les détracteurs, créationnistes de tout poil, aimeraient tant ramener au rang de croyance parmi les croyances), et carrément évacué lorsqu’il s’agit de religion (la foi est supposée échapper à toute argumentation scientifique2). Mais au-delà des mécanismes, il est une autre chose qui m’interpelle : où sont les bûchers d’aujourd’hui ?

Avons-nous la prétention, l’inconscience, de croire l’évolution des idées achevée ? Pensons-nous, comme en d’autres temps, qu’il ne nous reste plus qu’à propager la bonne parole sur le reste du globe. Cela ne cesse de me stupéfier et pourtant certains semblent réellement le croire. J’ai bien peur que beaucoup de nos ancêtres se soient eux-mêmes considérés comme parfaitement aboutis en leur temps, et que nombre de nos descendants, bien qu’évoluant dans un monde encore différent, feront de même à leur tour.

Un simple regard sur l’histoire de l’humanité suffit à balayer cette aberration. Nos conceptions continueront à évoluer, que nous le voulions ou non, plus ou moins vite, en explorant toutes sortes de détours.

La seule question qui se pose, fascinante, est la suivante : Que sommes-nous aujourd’hui incapables de concevoir ? Autrement dit, que refusons-nous de penser par peur des bûchers du jour ? Que repoussons-nous frileusement à défaut de pouvoir imaginer « le monde qui va avec » ? Sur quels thèmes nous appliquons-nous à contorsionner la pensée actuelle pour la faire évoluer sans rupture violente ? Quels rêves sacrifions-nous aux bûchers du conservatisme ?

Ces interrogations, qui devraient être follement stimulantes, semblent en fait tristement dépréciées. Ce pouvait être autrefois (et encore aujourd’hui dans certaines régions du monde) l’effet de l’autoritarisme religieux et politique. Ici et maintenant, c’est une autre forme de répression qui a pris le relai. L’autocensure. L’asservissement volontaire à l’idéologie en vigueur, sans doute incité par le confort ingrat de la paresse et la peur de l’exclusion sociale, cette excommunication laïque toujours vivante.

Et pourtant, jamais tant qu’ici et maintenant, la température des bûchers n’a été aussi supportable. Jamais ceux d’entre nous qui peuvent se payer le luxe de se préoccuper d’autre chose que de leur survie n’ont eu si peu d’excuses pour ne pas oser rêver, détruire et reconstruire.

Alors… ? Réhabilitons la science-fiction. Traquons les évidences et bousculons-les de temps en temps. Qui sait, peut-être dénicherons-nous, sous la poussière de l’une d’entre elles, le début du commencement d’une évidence de demain… Et pourquoi pas ?

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1. En suivant ce principe, l’astrophysique actuelle n’existerait pas, où l’observation des phénomènes survient régulièrement des décennies après qu’ils aient été énoncés par la théorie.

2. Russell, parmi d’autres, ayant pourtant prêté sa théière à l’argumentation scientifique, ainsi qu’Occam son rasoir…

La bulle psychanalytique


bulles de psychanalyseDans une précédente chronique, je parlais d’un travers de nombreux thérapeutes en psychologie, le déni de philosophie, l’idéologie refusée au « patient » par une discipline qui dénie sa propre idéologie (qui nie même en avoir une). Ces considérations s’appuyaient sur une vision de l’usage assez général de la psychologie en occident.

Il est temps de parler plus spécifiquement du cas de notre petit pays. Il semble qu’il existe une véritable exception franco-argentine1 : la bulle psychanalytique qui occupe pratiquement tout l’espace de la psychologie, qu’il s’agisse des professionnels (les écoles psychanalytiques étant largement prédominantes, même si la transition s’est enclenchée) ou qu’il s’agisse même du commun des individus (des concepts tels que l’œdipe, l’inconscient, les actes manqués, etc. étant totalement passés dans le langage courant et dans les mentalités). Je laisse à d’autres le soin d’expliquer comment et pourquoi les disciples freudiens ont reçu ici un si bon accueil. Je veux m’intéresser plutôt aux manifestations et aux conséquences de cette hégémonie, avant de conclure sur mon traditionnel « et pourquoi pas autrement ».

Les manifestations sont finalement assez banales. Un pouvoir hégémonique refuse plus que tout autre la remise en cause de sa légitimité et de ses compétences.2 Il en va ainsi de la psychanalyse qui tantôt se voudrait une sorte de « science », tantôt se réclamerait d’une absolue subjectivité, mais qui surtout s’oppose avec la plus grande sévérité à toute volonté d’évaluation. Les arguments ? Ils balancent, encore une fois, entre les contradictions : l’évaluation n’a pas lieu d’être puisque la psychanalyse ne vise pas le résultat (dans ce cas, l’éthique ne voudrait-elle pas que de la place soit laissée à ceux qui eux cherchent à améliorer la vie des personnes en souffrance ?) ou bien : la psychanalyse (en fait, le psychisme) n’est de toute façon pas évaluable (aussi perfectibles soient-ils, il existe pourtant en médecine de nombreux instruments d’évaluation du bien-être subjectif, des questionnaires de qualité de vie physique et mentale, notamment).

Refuser l’évaluation, outre conserver sa position de pouvoir, c’est bien sûr se prémunir contre l’éventuelle démonstration d’une inefficacité (inutilité) mais, plus grave, c’est aussi éviter la mise au jour d’une éventuelle nocivité. De nombreux auteurs ont pointé les guérisons fictives des patients de Freud, mais le mensonge n’est pas mort avec Freud. Deux exemples bien plus récents : les faux souvenirs induits par le thérapeute3 (presque toujours des souvenirs incestueux, évidemment, le grand dada de la psychanalyse, cette obsédée sexuelle) et la prise en charge de l’autisme en France4. Que la psychanalyse soit inapte à améliorer la vie des autistes, ce n’est pas grave en soi… pourvu qu’elle y renonce ! Ce qui est inacceptable, c’est que par son hégémonie, elle fasse passivement ou activement obstacle à l’importation de méthodes qui, elles, ont montré une certaine efficacité (des méthodes développées aux États-Unis depuis plus de trente ans, comme ABA, PECS, TEACCH, par exemple) et au développement d’autres approches que la sienne en général. Et ce qui vaut pour l’autisme vaut pour tout. C’est la base de la guerre qu’elle mène contre les thérapies dites cognitivo-comportementales (ou TCC) et qu’elle mènerait contre toute approche concurrente. Il semble justement, c’est peut-être là le pire, qu’elle ne craint pas tant la dissidence (des méthodes différentes, qui visent le résultat et acceptent l’évaluation, bien loin d’elle donc) que la concurrence (le risque de perdre sa place, point final).

Les conséquences, tout comme les manifestations, sont assez évidentes. Dans le grand public, des croyances irrationnelles sont perpétuées à l’abri de tout esprit critique, entravant souvent l’accès à la courtoisie relationnelle et aux mieux-être personnel que devrait viser la psychologie en tant que pratique universelle. Chez les patients, des personnes sont privées de soins. Le perfectionnement des soins est retardé d’autant. Des troubles sont parfois même générés de novo.5 Le bilan n’est pas neutre. Ne pas viser le résultat ne signifie pas ne pas avoir d’effets.

Hors de nos frontières, la psychanalyse n’a pas cessé d’exister, mais elle a commencé à être comparée, ce qui ne manquera pas de lui faire (re)trouver sa place, celle d’un courant de croyances, aux côtés de l’homéopathie et de l’astrologie, et non aux côtés de la médecine et de l’astronomie. Le chemin n’est qu’entamé, mais il est inéluctable. Il est étonnant, à l’ère où la circulation des idées est supposée être tant facilitée par la circulation des personnes et les outils de communication, de constater l’étanchéité de notre pays à cet égard. C’est que la bulle psychanalytique française défend sa position bec et ongles (destruction des contradicteurs avec les récurrentes accusations absurdes d’antisémitisme, par exemple, tentatives de censures, manipulations de l’opinion, jeux de lobbying, etc.). Il est temps que la bulle éclate.

Inutile de dire que, sur la planète 2.0, la psychanalyse n’est plus qu’un lointain (et vrai) souvenir. Sur cette planète d’esprits aiguisés, elle n’a pu échapper à l’évaluation critique6 et, tout naturellement, les personnes en souffrance se sont dirigées vers les méthodes qui offraient le soulagement le plus réel de la souffrance en question. Certains y croient encore et leur croyance est respectée en tant que telle. Mais les psychologies de cette planète se veulent désormais scientifiques. Elles sont reconnaissantes aux anciens d’avoir su mettre le psychisme à l’honneur, et savent que tout le travail reste à faire, en étroite collaboration avec les neurosciences, la biologie, les sciences cognitives et les autres sciences de demain. Oui, ici, la psychologie a accepté d’être scientifique, une science naissante, mais vigilante et jalouse de sa scientificité. Alors… tentés ? Et pourquoi pas ?


1. Sur le cas argentin, on pourra lire l’article de l’AFIS sur l’ouvrage de Mariano Ben Plotkin intitulé « Histoire de la psychanalyse en Argentine – Une réussite singulière » (http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1529)

2. Pour une illustration du refus offensif de la critique, lire également l’article de l’AFIS : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1540

3. Pour plus d’informations, on pourra feuilleter le site http://www.psyfmfrance.fr

4. À ce sujet, il y a le documentaire de Sophie Robert, « Le mur, La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » et l’article en rapport sur http://cortecs.org/

[Ajout] Sur l’autisme toujours, en avril 2018, l’avocate Sophie Janois explique sur les ondes de France Inter qu’elle se retrouve encore à défendre des mères accusées d’être responsables de l’autisme de leur enfant (thèse que seuls les psychanalystes osent encore soutenir, comme le montre bien le documentaire ci-dessus) et auxquelles on voudrait retirer la garde de leur enfant à ce titre… on croit cauchemarder.

5. Combien de parents (en particulier, de mères) dévastés par la culpabilité après avoir été tenus responsables de la pathologie psychique de leur enfant ? Combien de toxicomanes privés de méthadone, morts de n’avoir eu droit qu’à la psychanalyse ? Combien de victimes des fameux faux souvenirs induits ? Et ce ne sont que quelques exemples parmi tant.

6. Cette évaluation qui fait hurler les psychanalystes « ô sacrilège ! » sous prétexte que l’on n’évalue pas la souffrance psychique… Sur 2.0, nous avons compris qu’il n’y a pas d’intérêt à évaluer la souffrance de l’un au regard de la souffrance de l’autre, mais que, d’une part, on peut évaluer l’évolution de la souffrance chez une même personne et que, d’autre part, il s’agit d’évaluer la thérapie/le thérapeute et non le patient (ce qui fait toute la différence).

Justice, folie et libre arbitre


« Il n’y a ni crime ni délit si le sujet était en état de démence au moment des faits ou lorsque le sujet est contraint par une force à laquelle il n’a pu résister » (article 64 du Code pénal de 1810)

« N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte au moment des faits d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant “aboli” son discernement ou le contrôle de ses actes »
(réforme de 1992, article 122-1 du Code pénal)

« La personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable ; toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime. » (alinea 2 de l’article 122-1)

Le remplacement de la « démence » par le « trouble psychique ou neuropsychique » correspond à l’évolution (l’apparition) des connaissances et de la terminologie psycho-psychiatriques. La suite est nettement moins « scientifique » : « contraint par une force à laquelle il n’a pu résister » pourrait se traduire par « contraint par ses déterminismes » ; de l’autre côté, « ayant aboli son discernement » pourrait se traduire par « ayant supprimé totalement son libre arbitre ». Certains pourraient être tentés d’y voir une simple inversion de point de vue sans grande conséquence (du type verre à moitié plein/à moitié vide). C’est vouloir nier qu’un verre à moitié plein n’a pas les mêmes effets qu’un verre à moitié vide. La connotation, le point de vue, n’est pas une figure stylistique, mais l’essence d’une vision du monde.*

La subtilité réside peut-être dans le « totalement » implicite de l’abolition. En effet, des déterminismes peuvent nous contraindre sans anéantir en totalité notre libre arbitre. Mais l’idée passe mal. Ainsi, les proches des victimes ont souvent du mal à admettre l’existence de déterminismes chez une personne qui par ailleurs exerce des choix apparemment libres.

Au cas où nous n’aurions pas compris, la loi enfonce le clou : l’alinéa 2 du nouvel article vient ainsi nous expliquer que si le discernement est seulement « altéré », et non totalement aboli, la personne « demeure punissable ».**

Les choses sont claires : il y a le fou, celui qui rentre dans les cases de la classification psychiatrique, inconscient du bien et du mal (dur à admettre pour certains proches mais relativement bien établi dans la pratique judiciaire) ; il y a le perturbé, incomplètement mais suffisamment conscient du bien et du mal pour que l’on puisse estimer qu’il avait « un peu » le choix ; et puis, il y a le pur malveillant, parfaitement conscient du bien et du mal, qui avait indéniablement le choix et a fait le mauvais (avec ou sans circonstances atténuantes).

Les proches, tout à leur désarroi et leur désir de vengeance, voudraient souvent abolir la notion même d’irresponsabilité. La justice, armé de son devoir de recul et d’apaisement, résiste mais aimerait pouvoir cloisonner solidement ces catégories afin de légitimer sa tâche et, peut-être, de soulager sa « conscience ». Lorsque la psychiatrie lui en donne le pouvoir (trouble psychique « bien caractérisé », type schizophrénie), la justice peut y aller sans trembler. Mais dans tous les autres cas, et ils sont nombreux, où la psychiatrie bredouille des expertises mal assurées, encombrées de dilemmes moraux, la justice se trouve bien mal à l’aise… elle bricole, en équilibre précaire entre exégèse des textes légaux et intime conviction, sans oublier les enjeux politiques, au sens large.

Mal à l’aise ? Et pour cause : les questions en jeu dépassent sans doute les compétences de la justice et de la psychiatrie réunies. Qu’est-ce que le discernement ? Qu’est-ce que le bien et le mal ? Et même, qu’est-ce qu’un trouble psychique ? Qu’est-ce que la responsabilité ? Qu’est-ce que la culpabilité ? Peut-on être jugé responsable de ce que des déterminismes multifactoriels (y compris non psychiatriques) nous amènent à faire ? Enfin, la justice peut-elle être injuste au nom de la protection de la société ?

Sur la planète 2.0 se sont tenus des états généraux sur chacune de ces questions***, jugées indissociables de la question globale, justice et folie. Les états généraux se sont conclus sur la déclaration suivante :

Préliminaire : La justice, qu’elle soit humaine ou divine d’ailleurs, a besoin de croire en un libre arbitre absolu pour légitimer son action (son action consistant à condamner, moralement, à punir une intention, il faut qu’il y ait une intention libre). La justice humaine se trouve bien obligée, aujourd’hui, de convenir de l’existence de déterminismes, pourvu qu’ils soient absolus, incontestables, envahissants ; elle ne peut s’accommoder de déterminismes complexes, multifactoriels, subtils. La justice ne peut condamner que le mauvais usage du libre arbitre. Face à l’assujettissement aux déterminismes, elle ne peut que renvoyer vers une tentative de soin, d’éducation, de rééducation et/ou en dernier ressort (théoriquement) d’isolement à des fins de protection de la société.

 Attendu que… le champ et la portée des déterminismes tendent à être très largement sous-estimés ;

Attendu que… l’action purement punitive de la justice a fait très largement la preuve de son inefficacité, sans même parler de son absurdité morale ;

Attendu que… la folie ne peut plus faire l’objet d’une définition exclusivement qualitative (fou/pas fou) et doit être soumise à une description quantitative, contextuelle, interconnectée, humble ;

 Conclusion : La question du libre arbitre en matière de justice est désormais considérée comme nulle et non avenue sur 2.0 ; tous les accusés bénéficieront d’une analyse des hypothèses sur les facteurs déterminants ; les peines d’incarcération pénitentiaire seront rigoureusement prohibées ; les tribunaux prescriront, en s’appuyant sur l’analyse suscitée, des mesures de justice rationnelles, pouvant inclure des soins médicaux, des prises en charge éducatives, des accompagnements sociaux, psychologiques, qui pourront s’accompagner d’un internement thérapeutique si nécessaire pour protéger la société, ainsi qu’un ensemble de mesures à détailler dans le code de justice, mais qui, en toute circonstance, devront exclure toute intention de revanche morale, de punition exemplaire, de cruauté sadique.

Un fou qui n’est pas traité ne risque pas de voir son état s’améliorer spontanément. Qui oserait dire le contraire ? Une société qui ne traite pas sa propre part de folie ne risque pas de voir son état s’améliorer spontanément. Une société qui refuse de voir sa propre part de folie ne risque pas de la traiter. Or nous en sommes là : le nombre des « jugés fous à soigner » a diminué de moitié, tandis que le nombre des « jugés un peu dérangés à punir » a explosé. Finalement, la complexification de la graduation de la folie n’est-elle pas un simple prétexte pour soigner moins et punir plus ? Sur 2.0, nous avons décidé de supprimer cette catégorisation « fou/un peu fou/pas fou » pour nous intéresser au tableau des circonstances explicatives (et non atténuantes, terme déjà imprégné de jugement moral), car nous pensons que ce tableau recèle en lui-même l’ébauche des mesures curatives nécessaires. Ce ne sera pas simple, mais ce changement de paradigme a le mérite, comme tout changement de paradigme, d’ouvrir de nouvelles perspectives dans un domaine qui n’a de cesse de s’enliser dans ses échecs. Essayons au moins ce qui n’a jamais été tenté, et nous verrons… Et pourquoi pas ?

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* Si l’ajustement sémantique était sans conséquence, comment expliquer ceci : « Il s’en est suivi [de la réforme de 1992] très logiquement une diminution de 50 % des non lieux psychiatriques depuis 1942 et un accroissement exponentiel de « l’altération du discernement punissable ». » Et ceci : « Selon l’étude épidémiologique sur la santé mentale des personnes détenues en prison réalisée par F. Rouillon et coll., en 2006, 35 % des détenus présenteraient des troubles mentaux graves. À Fresnes, dans la maison d’arrêt des femmes, plus de 50 % des détenues présentent des troubles psychotiques graves. » (Cité d’après Marie-Hélène Doguet-Dziomba)

** En outre : « l’irresponsabilité pénale n’entraîne pas l’irresponsabilité civile. Un fou doit réparer les conséquences de ses actes et indemniser ses victimes (article 489-2 du Code civil) » (in Journal d’un avocat, Maître Eolas, http://www.maitre-eolas.fr/post/2005/03/29/102-irresponsabilite-penale)

*** Et chacune de ces questions fera l’objet de prochaines chroniques.

Note annexe : dans le texte de 1810, « il n’y a ni crime ni délit » pouvait laisser penser à tort aux proches ou autres « compatissants » que l’existence de l’acte per se était niée par l’ancien texte. En réalité, il y était dit que l’acte, réel, ne pouvait être qualifié de crime/délit. Au moins ces personnes devraient-elles se réjouir de ce que le nouveau texte (« pas pénalement responsable ») ne prête plus à ce type d’interprétation affective sur l’existence de l’acte. L’acte a eu lieu, mais ne peut être jugé par la justice (« Dieu » pourra toujours s’en charger, ouf). Au fond, bonnet blanc et blanc bonnet. Ou perte d’un certain sens de la subtilité de la langue…

Désir d’enfant, désir de parents


luge abandonnéeSi vous êtes en âge d’être parent mais ne l’êtes pas, vous avez inévitablement été interrogé(e) sur ce choix, a fortiori si vous êtes une femme. Si vous avez mis vos gonades au travail, bizarrement, l’interrogatoire vous sera épargné. Le désir d’être parent ne pose pas question, il est la norme. En soi, une question qui ne pose pas question doit mériter que la question soit posée. Je la pose donc, innocemment : pourquoi désirer un enfant ?

Il ne s’agit pas, bien sûr, de désirer l’être à venir pour ce qu’il sera puisqu’il est impossible de savoir a priori qui il sera. Il s’agit donc de désirer procréer, se reproduire, avoir un enfant, faire un enfant. Le plus souvent, le futur parent ne se pose pas la question. C’est un « truc qui ne s’explique pas », un désir profond qui vient de nulle part… Oui, bon. Sur la base de ce que j’ai entendu et de ce que j’ai observé, il ressort quelques explications principales, même si elles ne seront jamais formulées telles quelles, bien évidemment : le désir d’éternité, le désir de normalité, l’appel de la nature, le désir ou besoin de perpétuer l’espèce.

Désir d’éternité ? Fantasme, plutôt, reposant sur la double illusion que l’enfant serait une sorte de prolongement organique et spirituel de ses parents, d’une part, et qu’il perpétuera inéluctablement la transmission en se reproduisant à son tour pour assurer l’immortalité de la « lignée ». Sur ce dernier point, bien sûr, la fragilité de la stratégie n’est pas à démontrer : sauf à produire une portée abondante pour accroître les chances qu’au moins l’un des enfants consente à poursuivre l’ouvrage, aucune garantie de retrouver le désir d’être parent chez son enfant. Et quand bien même… L’enfant n’est ni un clone ni une variante de son parent qui permettrait à celui-ci de persister au monde. Il est le résultat d’un jeu de dé génétique, où les dés ont une multitude de faces, et d’un vécu bien distinct de celui de son parent. (Sans compter que des parents, génétiquement, il en a deux ! Et spirituellement, oh…) Quelle sorte d’éternité conférez-vous à ces aïeux dont vous ignorez absolument tout ? Point d’éternité, donc. Seulement, des esprits qui décidément refusent en toutes choses de se résigner à l’éphémère, phobiques qu’ils sont de l’insignifiance.

Désir de normalité ? Quoi de plus classique, de plus banal, que ce désir de se conformer à la norme sociale ? Il y a sans doute des explications plus subtiles à cela, mais il me semble que ce désir se comprend déjà, rien qu’en surface.1 Car si notre culture feint parfois de valoriser l’originalité, c’est en réalité pour mieux condamner la réelle contestation, l’anormalité. Il est donc basiquement inconfortable de faire l’économie de la normalité. Et selon le caractère qui se charge de l’assumer, l’inconfort peut aller d’un picotement intellectuel (parfois même stimulant) jusqu’à une souffrance profonde. « Entrer dans la norme » permet de s’épargner les justifications et l’élaboration de mécanismes d’auto-préservation, car la norme sociale, comme tout système verrouillé, peut aussi contre-attaquer lorsqu’elle se sent menacée. S’épargner donc d’avoir à « réfléchir » (remettre en cause, quelle que soit la conclusion) et à se défendre, être tranquille. La normalité, puisque reconnue par la majorité, est également un moyen simple de se valoriser aux yeux du plus grand nombre (et de soi-même) en assumant le rôle que l’on attend de nous. Peu importe qu’au passage soient broyées les individualités.

L’appel de la nature ? De longue date, la procréation est une conséquence inévitable du coït, une fatalité imposée à nos corps par les mécanismes de la vie même, par nos cellules. Nécessité imposée d’abord à la femme, qui porte l’essentiel de la charge (grossesse, allaitement), nécessité que la femme assujettie impose naturellement aux autres femmes2, puis aux hommes dans une moindre mesure. S’ensuit tout naturellement le « faire de nécessité vertu ». Sauf que, voilà, nous avons (certes depuis peu) prise sur notre fécondité, du moins ici. La contraception est, il me semble, l’une des plus grandes révolutions dans l’histoire de l’humanité. Elle devrait modifier radicalement notre conception de la sexualité, de l’être femme, de l’être homme, du rapport entre les sexes, de nos sociétés et de la vie même. Tout se passe pourtant comme s’il ne fallait pas se poser ces questions. Nous utilisons la contraception pratiquement comme un gadget, passivement, sans vouloir réfléchir aux possibilités qu’elle pourrait offrir. Nous nous contentons d’observer lascivement les changements qui se produisent d’eux-mêmes. Et j’irai jusqu’à dire que, chez un certain nombre de femmes, il y a encore une forme de culpabilité à contrarier les plans de la nature, de leurs cellules et, de fait, un certain soulagement lorsqu’elles consentent à lui redonner ses « droits ».3

La perpétuation de l’espèce ? En d’autres termes, l’instinct de survie individuel transposé à l’échelle de l’humanité (qui par ailleurs met tout son cœur à s’entre-zigouiller sous le moindre prétexte), l’impératif démographique. Il y a un parti pris, là (l’être humain est une merveille qu’il faut à tout prix préserver et faire proliférer) que la dite-cynique en moi serait tentée de discuter, mais je m’abstiendrai.4 En admettant que la survie de l’espèce soit nécessaire et/ou souhaitable, les courbes démographiques ne donnent pas franchement matière à inquiétude. Une certaine retenue pourrait même nous être bénéfique de ce côté-là si nous envisagions un jour de préférer la qualité à la quantité. Et, en l’absence de menace, il est quoi qu’il en soit hypocrite de convoquer la loyauté de l’individu à son espèce pour lui faire mener une lutte qui n’a pas lieu d’être.

Plus triste, peut-être, que le désir d’éternité, de normalité, de soumission à la nature et d’implication dans la survie de l’espèce, il y a chez certains au niveau individuel le comblement d’un vide créatif. Il n’est pas rare d’envisager son enfant comme l’œuvre de sa vie, la création ultime. Sans parler du pouvoir abusif que s’accordent ces parents sur l’être de leur enfant, je vois là-dedans un constat plutôt désespérant sur le droit à la créativité. Il est déjà regrettable que la société vous accorde, par la parentalité, une raison d’être, de fait (il y a tout de même d’autres rôles à jouer). Mais il est encore plus affligeant que certains en fasse, « faute de mieux », leur seule raison d’être, existentielle, philosophique oserai-je dire.5 Parce qu’il leur semble qu’ils n’ont rien d’autre, de « substantiel » à apporter au monde et à leur propre existence. Mais ils sont soulagés, ils ont « fait » quelque chose qui a du sens. Ah ? Quel dommage.

Bref, toutes les explications sont fumeuses. Comme évoqué en note, la seule explication véritable du désir de procréer, c’est le plan machiavélique de nos cellules, qui sont prêtes à tout pour assurer leur propre petite éternité. Mais nous ne sommes pas tenus de leur laisser le dernier mot. Que ceux qui en ont envie se reproduisent, parfait. Que l’on soit en droit de s’interroger sur la vraie nature de ce désir, c’est bien aussi.

Je rêve de ma planète 2.0 où l’enfantement n’est plus ni normalité ni nécessité. J’imagine que, dans une société où femmes et hommes seraient entièrement affranchis (l’un de l’autre et d’eux-mêmes), où la maîtrise biologique serait étendue à tous et affinée, où la mesure des impératifs démographiques serait prise sereinement et rationnellement jusqu’à obtenir un contrôle sensé, la procréation deviendrait un loisir pour les amateurs et/ou une tâche sociale concernant une minorité… et je pense qu’on ne se presserait plus autant pour occuper le poste ! Mais sur cette planète, la médecine a réduit considérablement la charge physique de l’enfantement et l’éducation des nouveaux arrivants est devenue l’affaire de tous, ce qui en allège également de beaucoup le poids et la rend accessoirement plus saine pour les premiers concernés, libérés du joug familial. Sur 2.0, nous aimons moins faire des enfants, mais nous aimerons mieux nos enfants. Et pourquoi pas ?

 

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1. On peut, on doit, s’interroger sur l’origine et la raison d’être de la norme établie (le devoir de procréation, en l’occurrence), mais le sujet mérite des développements et nécessite qu’une chronique spécifique y soit consacrée.

2. C’est une logique récurrente : la victime met toute son énergie à s’assurer que les suivants deviennent victimes à leur tour, parce que « quoi, il n’y a pas de raison que je sois seul(e) à avoir souffert ; puisque j’ai dû lutter pour survivre à ça, je ne veux pas que ce soit plus facile pour les autres ». On retrouve cela dans d’innombrables situations, notamment chez certains méritocrates qui ont pris l’escalier social parce que l’ascenseur est toujours en panne et prêchent ensuite la vertu de l’effort comme personne. On le retrouve également dans des pratiques de mutilations sexuelles et dans divers rites de passage. Rares sont ceux chez lesquels un déclencheur permettra d’enrayer la machine.

3. Cette vision, à mon sens, n’est pas sans rapport avec la mode américaine de la chasteté (l’abstinence plutôt qu’une sexualité saine, avec les moyens disponibles de protection contre les MST et les grossesses non désirées). On y parle beaucoup de pureté (le corps est sale, bien sûr) mais aussi de « se préserver ». Se préserver pour quoi ? Pour son destin de femme soumise et de mère, dans la plus pure tradition de ses aïeules.

4. En fait, non, je n’ai aucune parole : je ne m’abstiendrai pas. Les cellules vivantes s’appliquent à persister dans le temps. Pour cela, elles se reproduisent (car la génération spontanée, ça marche mal). En l’absence de contraception, chez les autres espèces vivantes, il leur suffit de laisser faire les bons vieux mécanismes de la reproduction qu’elles ont mis en place depuis longtemps. Chez nous, êtres humains, la contraception est venue contrarier ces roulements. Il faut contourner le problème. Heureusement, un être qui trouve son espèce merveilleuse sera plus prompt à la perpétuer. Merveilleuse, elle est, donc. Le philosophique, le psychologique et le social prennent le relai du biologique pour mieux en continuer l’œuvre. Qu’elles sont balaises, ces petites cellules !

5. Beaucoup diront comprendre qu’un artiste, un penseur, un « grand créatif » puisse, éventuellement, ne pas souhaiter avoir d’enfant (les traditionnelles accusations d’égoïsme ne sont pas loin, ceci dit). Un quidam, lui, devra justifier de ce qui prend tant de place dans sa vie, de ce qu’il a de « si important à faire » pour ne pas avoir la place pour cette création ultime… Et il restera suspect.

Asexisme, suite


Je vais me concentrer ici sur les sociétés « post-féministes », celles où le féminisme d’hier a déjà fait du bon boulot. Nous savons, à force d’enquêtes sur le sujet, qu’il reste à faire dans le domaine du palpable, du concret : inégalité de revenus, répartition archaïque des tâches ménagères, accès au pouvoir, etc. Tout ceci est mesurable et régulièrement mesuré. Certaines de ces choses évoluent doucement, d’autres évolueront sans doute, plus tard, doucement. La question des tâches ménagères me semble particulièrement intéressante. Celle-ci évolue extrêmement peu. Il y a même un décalage incroyablement frappant entre l’évolution supposée de la société et l’immuabilité de cette défaillance-là. Sans doute parce qu’elle touche au privé, qu’elle est insensible à l’intervention du pouvoir public et à l’action des militants. Elle touche à notre perception viscérale des sexes. Et c’est cet aspect-là, intériorisé, de la sexualisation que je voudrais aborder. Parce qu’il me semble qu’il est largement négligé. Parce qu’il me semble être un obstacle sous-estimé à des évolutions concrètes.

Je crois que l’égalité des sexes est une théorie imposée à des esprits qui n’en veulent pas vraiment, pas encore. Par la loi, la théorie a été mise en pratique. Dans les limites de la loi. Mais pourquoi donc les esprits sont-ils si réticents à adopter l’idée ?

Il y a un problème de taille : nous continuons à imposer, aux enfants comme aux adultes, une éducation très fortement sexuée. Et nous justifions la sexualisation de l’éducation (et des relations) par l’existence de différences entre les genres, différences qui sont elles-mêmes générées en bonne partie par… une éducation sexuée ! Le serpent se mort la queue et personne ne voit rien à redire à cette logique burlesque.

Si personne n’est choqué par ce paradoxe, c’est tout simplement que tout est fait pour entretenir l’idée que les différences ne sont pas construites par l’environnement mais induites par nos gènes et plus précisément par un unique chromosome. Le mythe de Mars et Vénus. Nous ne venons pas de la même planète.

Des expériences ont été menées, notamment l’une où un petit enfant était « transformé » alternativement en garçon et en fille et où l’attitude des adultes était examinée. Cette expérience a montré clairement la sexualisation des attitudes et de l’éducation. Le hic, c’est que pour compléter l’étude, il faudrait disposer d’enfants qui auraient reçu une éducation totalement asexuée. Cela, hélas, n’existe nulle part. Certaines éducations peuvent être moins sexuées, aucune n’est asexuée. Ne serait-ce que pour une raison : l’éducation n’est pas l’œuvre exclusive de la famille, la société prend sa part et il n’y a pas plus sexué que cette éducation-là. Les messages sexistes sont partout. La démonstration est-elle alors impossible ? Peut-être. Reste le pressentiment de ceux qui ont précisément bénéficié d’une éducation moins sexuée, aux yeux desquels les différences résiduelles semblent étrangement artificielles et de moins en moins supportables, même si elles sont trop profondément enracinées pour être balayées d’un simple revers de pensée.*

L’asexisme ne nie pas l’existence de différences, il dit uniquement que nombre d’entre elles sont construites et que celles-ci étant nocives, elles doivent être détruites. N’en déplaise aux Zemmouriens, le mythe ne profite qu’aux Zemmouriens, et encore…

De l’autre côté de l’échiquier, un certain féminisme (dénaturé) s’est fourvoyé dans l’idolâtrie de soi-disant vertus féminines qu’il s’échine à imposer à tous (vive les cosmétiques pour hommes). Position sexiste s’il en est, puisqu’elle revient à entériner à la base la différenciation des sexes.

Une autre position, plus tiède, plus justifiable, consiste à dire que les différences sont bien plus minimes qu’on ne veut bien le dire, qu’il peut y avoir plus de différences entre deux hommes ou deux femmes qu’entre un homme et une femme. Sur le fond, c’est absolument exact. Mais c’est aussi renoncer à lutter contre celles, de différences, qui nous sont encore imposées et qui existent, malgré nous.

Alors ?

Eh bien, amis asexistes, il nous reste à attendre que des êtres ayant bénéficié d’une éducation aussi asexuée que possible viennent démontrer, par leur simple existence au monde, qu’il ne reste plus aucune différence significative autre que les différences individuelles, plus aucune appartenance autre que les appartenances choisies.**

Comme pour tout cercle vicieux, il suffirait de rompre la chaîne en un point unique pour que le mécanisme s’enraye enfin. Mais les cercles vicieux sont les mécaniques les plus solides qui soient. Heureusement, la rupture se fait, parfois, chez un individu, par le jeu de l’expérience personnelle. Et c’est peut-être là que réside l’espoir. Car un individu peut en influencer un autre, par le jeu des expériences interpersonnelles. Il y a du travail… En commençant par semer la graine de la contestation dans les esprits : obliger chacun(e) à s’interroger sur l’origine réelle de ses comportements supposément sexués, et sur l’impact de tous les messages reçus (décisions, attitudes, réactions, incitations, règles implicites ; famille, amis, amoureux, médias, autorités, fiction, etc.)***. Ne rien laisser passer. Au risque d’être traités de pénibles, de chien(ne)s de garde (oh, quelle insulte), de féministes intégristes… à quoi nous pourrons toujours répondre : féministe, moi ? Non, je suis asexiste : je ne crois pas en votre dieu, je ne suis ni martien ni vénusienne, je suis terrien(ne).

L’asexiste ne prêche pas, il n’impose pas ses conclusions, il est juste l’emmerdeur qui sera toujours là pour poser la question : êtes-vous bien sûrs d’avoir choisi cela ? Vraiment sûrs ?

Eh bien, les ami(e)s, qu’attendez-vous ? Au boulot ! Et pourquoi pas ?

 

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* Peut-être les premiers athées ont-ils eu ce sentiment… nés et développés dans des sociétés où la négation de dieu n’était pas même concevable, difficilement envisageable, mais pressentant que les limites de la pensée pourraient être repoussées, si seulement ils osaient remettre en cause des axiomes inébranlables…

** Il nous faudra au passage accepter de construire notre identité exclusivement sur des critères non sexués, c’est-à-dire une fois de plus renoncer à jouer les moutons, faire preuve d’esprit critique, renoncer au confort illusoire d’une pensée prémâchée imposée par l’appartenance à un sexe. Rassurons-nous, il y a pléthore de pensées prémâchées disponibles en ralliant d’autres classes plus ou moins artificielles.

*** À ceux qui ne trouvent pas immédiatement évident qu’il puisse y avoir une raison non génétique à certaines de nos façons sexuées d’être au monde (les filles aiment le rose, les garçons aiment se battre, les femmes aiment se pomponner, les hommes sont des durs), on pourra recommander la lecture de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, ce sera toujours un bon début.

Addendum : je ne nie pas l’existence de différences. Il est urgent et important d’en connaître la nature et l’ampleur, sous réserve qu’elles soient étudiées de façon rigoureusement scientifique. On s’aperçoit notamment dans le champ médical que la pharmacologie et la symptomatologie peuvent gagner dans certains cas à tenir compte de ces différences. Dans le champ sociologique, si différences il y a, il est tout aussi important de les caractériser pour pouvoir assurer le maximum d’égalité en les compensant. Dans tous les cas, je demande toujours à voir ce qu’il restera des différences, une fois débarrassés de toutes celles qui ne sont qu’artificielles. Et je maintiens que ces celles-là sont très, beaucoup trop nombreuses.

Le féminisme se meurt, vive le féminisme


« Y a-t-il encore lieu d’être féministe aujourd’hui ? » J’enrage à chaque fois que j’entends poser cette question à une quelconque personnalité publique. Et pourtant, je crois comprendre d’où elle vient. Il faut bien sûr faire abstraction de deux bons tiers de notre planète ou se moquer éperdument du sort de quelques centaines de millions de femmes pour oser oublier que le féminisme n’est pas même un début de doux rêve pour une bonne partie de l’humanité. Mais admettons que nous ne nous intéressions qu’à notre situation locale. Il y a d’une part, fait indéniable, que jamais chez nous l’oppression des femmes n’avait autant reculé, et aussi rapidement. Inutile, je pense, de faire le catalogue des acquis sociaux, économiques et juridiques. Dès lors, certains peuvent penser que plus rien n’est à faire. Ou que le peu qu’il reste se fera de lui-même. C’est, à mon sens, une erreur. J’aurai l’occasion d’en reparler dans d’autres chroniques. Il y a d’autre part, un malentendu historique sur la nature profonde du féminisme, ce qu’il devrait être ou, au minimum, devenir maintenant. À commencer par le nom qu’il porte.

Si l’on espère que l’idéal féministe ne se nécrose pas, il est grand temps de le requalifier. Le terme de « féminisme » avait sans doute une raison d’être lorsque tout était à faire pour sortir les femmes de l’esclavage*. Il fallait se concentrer concrètement sur les droits des femmes puisqu’une distinction était établie, de fait. Mais l’objectif ultime ne devrait pas, ne doit pas être de redéfinir la féminité, « l’être femme ». Il doit être d’effacer les distinctions. Le féminisme ne se doit pas d’émanciper les femmes, il se doit d’émanciper les êtres humains. Aujourd’hui, chez nous, c’est bien là que réside la dernière crispation majeure (et pas uniquement chez des hommes, loin de là). La perte de repères est si soudaine, si massive, que beaucoup veulent se raccrocher à un tiède ersatz de l’idée première : égaux oui, mais différents, laissez-nous au moins cela ! Et pourtant… on ne pourra cesser de parler de féminisme que lorsque la question des différences ne sera plus du tout posée, lorsqu’elle n’aura plus de sens, sur la plupart des sujets.

Dans cet esprit de requalification, certain(e)s suggèrent que l’on ne parle plus de féminisme mais plutôt d’humanisme. L’idée est exactement celle-là. Sauf que. L’humanisme, vêtement un peu trop grand qui habille de jolies idées, est déjà lourd de connotations et ne peut évoquer ce dont il s’agit ici. Car enfin, il ne s’agit pas d’égalité entre les êtres humains mais bien d’égalité entre les sexes. C’est un tout petit peu différent, un rien plus précis. Pourquoi ne pas se laisser aller à un petit néologisme ? Sur le modèle de l’athéisme, on pourrait tout naturellement proposer, par exemple, le terme d’asexisme. Nous pourrions enfin commencer à remettre le sexe** à sa place, dans la sexualité et uniquement là. Un sexe est un outil de plaisir (et éventuellement de reproduction), ce n’est pas un attribut d’identité. Êtes-vous défini(e) socialement par la position du Kâma-Sûtra que vous préférez ? Vos galipettes préférées ont une importance, mais pour vous et vos partenaires uniquement. L’asexisme a le même point de vue : vous pouvez choisir de vivre votre sexe comme vous le voulez mais cela ne regarde que vous.

Il y aurait beaucoup à dire sur le féminisme d’hier et l’asexisme de demain, et j’y reviendrai, mais en attendant il me semble que réfléchir à la terminologie n’est pas accessoire. Le choix des mots a de profondes conséquences sur les idées, la perception des idées, et les actes qui en découlent. Le terme de féminisme nuit gravement au féminisme. Il est certes connoté du mauvais usage qui a pu en être fait occasionnellement, mais ce n’est pas seulement cela : il est, dès le départ, impropre. Et aujourd’hui, il est vital de changer le mot pour que l’idée survive et évolue.

Alors peut-être qu’il n’y a plus lieu, en effet, d’être féministe aujourd’hui. Peut-être qu’il est urgent pour les hommes et les femmes de devenir enfin asexistes afin de pouvoir espérer un jour passer à autre chose. Et pourquoi pas ?

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* Attention, toutefois, de ne pas oublier trop vite. L’histoire laisse des traces, que l’on aurait tort de négliger. Une fois l’esclavagisme aboli, les hommes sont égaux en droit. Mais le sont-ils dans les faits, du jour au lendemain ? Nous savons que ce n’est pas le cas, et aujourd’hui, on reparle régulièrement des écarts de salaire, notamment…

** L’anglais dispose de deux mots (gender et sex) pour désigner l’état et l’activité. L’absence, en français, de cette distinction peut sembler anecdotique mais ne facilite probablement pas l’élaboration mentale de cette distinction.

Où l’écolo gît


Prise de conscience, effet de mode, lubie, lobby, la préoccupation écologique est là, c’est un fait. Mais elle n’est pas uniforme. Il y a les catastrophistes, les fanas du complot, les lobbies industriels, les technophiles, les résignés, et il y a les ascétiques, plus ou moins inavoués. À mon sens, tous à l’exception des derniers, ont une certaine logique, aussi imparfaite soit-elle.

Les catastrophistes  ? Compréhensibles, car seul un discours alarmiste semble capable d’émouvoir les opinions et donc de forcer les pouvoirs à gesticuler, utilement ou non. Depuis des décennies que les écolos de la première heure s’égosillaient… tant que la menace ne paraissait pas sérieuse, ils étaient pris pour des fanatiques, des emmerdeurs, des empêcheurs de progresser en rond. Alors même qu’ils étaient peut-être plus pondérés que les catastrophistes actuels, ils n’étaient tout simplement pas jugés crédibles. Alors oui, un peu d’alarmisme était sans doute nécessaire.

Les fanas du complot ? Eux estiment que tous les enjeux, y compris écologiques, sont entre les mains de quelques uns, qui décident contre le bien public, dans leur seul intérêt. Il y a toujours quelque chose de pathétique dans l’attitude des complophiles. Leur refus de l’intelligence (plaisir certain à ne pas comprendre), leur volonté de se décharger de leurs responsabilités en se plaçant systématiquement en position de victimes… Mais en un sens, ils ont raison : il existe des intérêts dont nous n’avons pas toujours conscience et qui semblent nous dépasser si nous restons passifs, isolés et volontairement incultes. Ils oublient juste de noter que nous sommes tous partie prenante dans le complot instigué de longue date contre notre biotope. Mais il y a au moins quelque chose à prendre dans l’attitude de méfiance, pourvu que l’on ne s’arrête pas là.

Les lobbies industriels ? Ces mastodontes ont un grand pouvoir décisionnaire. Mais les décisions ne sont pas prises de façon aléatoire. On peut se contenter de juger cynique l’attitude consistant à se préoccuper d’environnement par pur opportunisme économique, mais à quoi nous attendions-nous ? Le système est tel que le profit à court terme prime sur tout, y compris sur le bien-être à long terme. Sauf si ce bien-être devient profitable, de toute évidence. Ici, la prise de conscience n’existe pas. L’économie n’a pas de conscience. L’effet de mode, par contre, fait tout. Du moins fait-il beaucoup, car tous les secteurs industriels n’ont pas à gagner avec l’écologie. Et c’est là la plus grande limite de cette logique. Mais va-t-on reprocher au système d’être ce qu’il est ? Il ne va pas se changer tout seul. En attendant, cynisme ou non, il y a à prendre là aussi, bon gré mal gré.

Les technophiles  ? Ceux-là ont pleine confiance dans les capacités d’adaptation de l’être humain, ses capacités à innover et à développer quand nécessaire des technologies écologiquement respectueuses, à se sauver lui-même, donc. Leur optimisme indémontable (jusqu’à en être suspect, chez certains) les rend parfois aveugles, ou étonnamment allergique à tout ce qui pourrait venir le nuancer (la part de dommages irrémédiables, la question des délais, l’obstacle inhérent aux volontés politiques et économiques…) mais ils ont raison : l’être humain est inventif et certainement capable de donner à ses inventions l’orientation qu’il choisit. Écologique, en l’occurrence.

Les résignés  ? Ceux-là sont pratiquement le portrait en négatif des précédents. Ils restent aveugles aux capacités formidables d’innovation technologique et déplorent les destructions irréversibles infligées à un environnement en mutation. Certains diront qu’ils s’accrochent excessivement à une illusion d’immuabilité du monde, que la résignation inhibe la réaction (rien ne sert de pleurer, il faut agir à temps), et il y a du vrai là-dedans. Pour autant, que les résignés manquent eux aussi de nuance ne signifie pas qu’ils se trompent sur toute la ligne. Ils disent vrai et doivent être entendus : certains dégâts sont déjà irréparables. Nous aurions tort d’en conclure que le mal est fait et qu’il est donc inutile de s’apitoyer. Il y a des leçons à tirer de nos erreurs, mais pour cela il faut commencer par les reconnaître.

À titre individuel, chacun compose avec ce qu’il souhaite prendre dans les différentes approches écolos. Et c’est très bien. Il serait vain d’en faire des clans, avec leur lot de luttes intestines. Ce n’est qu’ensemble que ces courants s’articulent avec une certaine logique : les alarmistes, en nous faisant peur, nous insufflent l’envie de réagir ; les complophiles nous montrent qu’il n’est pas facile d’agir face à certains intérêts et que nous devons rester vigilants ; les industriels nous prouvent que nous faisons partie de ces intérêts et se retournent comme des crêpes pour mieux servir nos envies d’écologie ; les technophiles nous redonnent confiance dans notre potentiel créatif ; les résignés nous invitent à ne pas oublier trop vite les erreurs passées. Il y a à prendre chez chacun, sauf peut-être…

Sauf peut-être ceux qu’en introduction j’ai rapidement appelés les ascétiques. J’aurais pu parler aussi de « mortification écolo ». Une confusion est née* dans certains esprits : à force d’avoir peur de tout ce qui vient de l’extérieur (pollutions diverses), ceux-là ont, sous prétexte de se protéger de tout, fini par se priver de tout. Ce qui devait être initialement une recherche du mieux vivre (respecter la terre cultivée, retrouver des goûts raffinés, réaffirmer le droit à la satisfaction des sens, de tous les sens, rétablir un environnement viable où il fait bon vivre) est devenu chez certains de ces extrémistes ascétiques une haine de la bonne chère, du plaisir gratuit, voire de leur propre corps (cas d’anorexie). Autant je comprends, sans l’approuver, la logique qui se trouve derrière le cynisme industriel, autant je trouve injustifiable la contradiction d’un écolo qui, au nom du mieux vivre, s’inflige (et veut parfois infliger aux autres) une vie de punitions et de privations**. Le goût pour l’auto-flagellation reste une liberté ; il me paraît seulement aberrant de se revendiquer alors d’une pensée écologiste.

Bien… Mais qu’en est-il sur la planète 2.0 ? demandez-vous avec impatience. Si vous aviez lu en intégralité ce recueil de chroniques, vous sauriez que la question est nulle et non avenue. Sur 2.0, nous n’avons jamais perdu de vue notre dépendance vis-à-vis de notre biotope***. Notre développement a depuis longtemps évalué son impact sur l’environnement. Alors la crise de conscience écolo… pas chez nous ! Vous ne me croyez pas ? Venez voir par vous-même ! Et pourquoi pas ?

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* La confusion est même double. Il y a la peur irrationnelle de toute pollution, mais il y a également la confiance tout aussi irrationnelle dans tout ce qui est associé à la nature. Le langage écolo (largement construit et/ou exploité par les industriels) y est pour beaucoup. Ainsi, tout ce qui est dit « naturel » est bon. Les ascétiques, plus que tout autre, raffolent de cette idée. Une petite infusion de ciguë avant de dormir ?

** Élisabeth Badinter s’est exprimé récemment sur les risques, pour la condition féminine, d’un mouvement rétrograde se revendiquant de l’écologie. Il s’agit pour moi de ce même travers qui, sans pondération, nous propose de renoncer à bien des progrès matériels et idéologiques (couches-culottes, serviettes hygiéniques et tampons, allaitement choisi, etc.) au nom de l’écologie, avec un arrière-goût hygiéniste et moralisateur. Si nous avons oublié de prendre en compte l’environnement en nous développant, il ne s’agirait pas à présent d’oublier de prendre en compte l’être humain au nom de l’environnement.

*** À cet égard, une petite mise au point : j’aurais pu parler aussi de l’esthétisation béate de la nature. Celle des Y. Arthus-Bertrand, N. Hulot et autres écolo-cinéastes qui consiste à nous dire « c’est tellement beau, on ne peut pas détruire ça ». C’est beau, oui, peut-être, sûrement, ou peut-être pas après tout. En fait, on s’en fiche pas mal. Si le propos peut servir (comme l’alarmisme et souvent en chœur avec celui-ci) la prise de conscience, il n’en est pas moins à côté de la plaque. Le seul argument valable, indiscutable, c’est que, beau ou pas, cet environnement est nécessaire à la vie de notre espèce. Point final.