Détox, la toxicité bien réelle du mythe


Parlons détox, détoxication, détoxification, détoxination, nettoyage, purification, jeûne…

Les mensonges fondateurs

Toxines : ce qu’elles (ne) sont (pas)

En vrai, une toxine, ça existe. Mais ce n’est probablement pas ce que vous croyez. D’abord ce n’est pas un synonyme de « toxique », même si ça sonne pareil. Regardez dans votre dictionnaire. Ou si vous préférez apprendre en rigolant, allez donc voir cette excellente page du Pharmachien. La toxine est une substance toxique produite par un organisme vivant. Les métaux lourds, les polluants de l’air, de l’eau, de l’alimentation, la bûche de noël dont vous avez abusé hier, tous ces trucs dont la détox prétend vous nettoyer, ne sont donc pas des toxines. Rien à voir, point barre.

Détoxification : la vraie, la fausse

En vrai toujours, la détoxification, ça existe. C’est un traitement médical prodigué à l’hôpital à la suite d’un empoisonnement. C’est tout (mais ce n’est pas rien, et je ne vous le souhaite pas).

Et c’est là que les problèmes commencent : « on » voudrait vous faire croire que vous êtes empoisonnés. « On » pouvant être les distributeurs de cures en tous genres, les vendeurs de bouquins, les pseudo-thérapeutes, mais aussi les écolos ascientifiques un peu trop amoureux de l’idée qu’un autre « on » (industriels et pouvoirs publics) vous empoisonne.

Que nous soyons exposés à des substances toxiques, personne ne le niera. Quant à l’ampleur de l’exposition, c’est une autre question, mais ce n’est pas le sujet ici. Le souci réside dans les fondements de la cure : si vous avez besoin de vous détoxifier, c’est que vous êtes intoxiqués. Et si vous êtes intoxiqués, vous dit « on », c’est parce que les « toxines » se sont accumulées dans votre corps. Or vous savez quoi ? Ça ne marche pas comme ça ! Notre corps est une machine merveilleuse dotée de multiples mécanismes de nettoyage (peau, système lymphatique, appareil digestif, reins et bien sûr foie). S’il fait son boulot, les toxiques ne s’accumulent pas, ils sont éliminés. Si accumulation il y a, prenez immédiatement rendez-vous avec votre médecin (possible maladie rénale, hépatique, ou autre). Vous avez besoin d’une prise en charge médicale, pas d’une cure de détox !

L’efficacité

Inexistante. Il ne se trouve pas une étude scientifique montrant un quelconque bénéfice d’un produit de détox. Pas une.*

Quant au jeûne, l’Institut National du Cancer (INCa) nous dit : « La revue systématique et l’analyse des données scientifiques concernant le jeûne et les régimes restrictifs (restriction calorique, protéique, glucidique ou régime cétogène) montrent qu’il n’y a pas de preuve d’un effet protecteur chez l’être humain en prévention primaire (à l’égard du développement des cancers) ou d’un effet bénéfique pendant la maladie (qu’il s’agisse d’effet curatif ou d’une optimisation de l’effet des traitements des cancers). » (fiche de l’INCa).

L’existence d’une efficacité aurait été un peu surprenante, dans la mesure où la cure repose sur une justification mensongère, le mythe de l’accumulation des toxines. Néanmoins, comme toujours, absence d’efficacité ne signifie pas absence d’effets, directs et indirects…

Les dangers

…pour votre santé

Le risque, si vous êtes malade, sera au mieux de ne pas être moins malade, au pire d’être encore plus malade, ou mort, car vous êtes plus fragiles. L’INCa, dans la fiche susmentionnée, indique notamment : « Chez les patients atteints de cancer, la perte de poids et de masse musculaire observée dans les études cliniques suggère un risque d’aggravation de la dénutrition et de la sarcopénie, deux facteurs pronostiques péjoratifs reconnus au cours des traitements. »

L’Association Française des Diététiciens Nutritionnistes (AFDN), quant à elle, met en garde : « Ces régimes sont particulièrement déconseillés aux personnes fragiles : enfants et adolescents, personnes âgées et femmes enceintes ou allaitantes, personnes dénutries ou présentant des problèmes de glycémie, des troubles de l’alimentation ou diabétiques. » (source)

Si vous êtes en bonne santé, vous pouvez espérer que le danger se limite à une absence de bénéfice. Malheureusement, la détox ne sera pas toujours aussi inoffensive.

Certaines méthodes de nettoyage, de même qu’un jeûne trop prolongé, pourront avoir des effets clairement délétères. Il en va ainsi de cette étrange pratique du lavement au café (voir par exemple cet article de Science-Based Medicine – l’article ne précise pas si le danger est le même en cas d’utilisation de café au lait sucré, hum).

Nombre des produits de détox « actifs » sont simplement des laxatifs/diurétiques. Ils vous donnent la « douce » sensation de vous nettoyer en vous vidant. Vous risquez surtout de vous vider de votre eau, ce qui n’est pas une bonne idée, et certainement pas sans danger, en dehors de tout contrôle médical.

D’autres produits sont juste du rien, en poudre, en feuilles, en granules, en solution, du néant ultra-concentré. Ceux-là, vous pouvez y aller les yeux fermés.

Pour ce qui est du jeûne, ponctuel il est essentiellement inutile. Mais globalement, il est surtout contre-productif, voire dangereux. Le corps a besoin de nourriture. Lorsqu’on l’en prive, il mange le sucre qu’il trouve dans ses circuits, vite fait, puis il va chercher un peu dans le gras, libérant éventuellement au passage les toxiques présents dans ce gras, et pour finir il se met à bouffer les muscles. Le jeûne peut détraquer la routine de votre transit et de votre flore intestinale. L’AFDN nous dit encore : « Les effets d’un jeûne prolongé ne sont pas anodins. Il a été montré qu’il peut engendrer un déficit du système immunitaire. Il peut aussi occasionner des déficiences en énergie, vitamines et minéraux, ainsi qu’un déséquilibre électrolytique, voire, dans certains cas extrêmes, un décès ».

Bref, tout cela n’est pas sans risque. Et quand bien même vous feriez un usage très raisonnable de la détox, sous toutes ses formes, il restera encore d’autres dangers…

…pour votre intelligence

Oui, il y a un danger intellectuel à méconnaître trop cruellement le fonctionnement de son corps et de son environnement (cf. définition des « toxines »). Or les vendeurs de détox vous présentent vos organes, et plus particulièrement votre foie, comme des filtres à toxiques qui s’encrasseraient au fil du temps en retenant les toxiques, et qu’il faudrait donc nettoyer. En réalité, les toxiques ne sont pas retenus, ils sont transformés pour pouvoir être éliminés dans la bile et les urines… et ils sont éliminés ! Il n’y a rien à nettoyer.
On ne peut prétendre prendre soin de son corps si l’on ne sait pas pour commencer comment il fonctionne.

Il y a en outre une conception empreinte de religiosité derrière ce grand nettoyage. Purification, pénitence… à peu près toutes les religions sont friandes de cette idée (cf. wiki). Libre à chacun d’aspirer à une certaine spiritualité (même si je n’ai jamais bien compris ce que ça voulait dire), mais il y a à mon goût quelque chose d’enquiquinant dans le sous-texte : notre corps est sale ? Si la spiritualité vise la négation ou la haine du corps, elle me pose déjà un peu plus problème… (Et s’il s’agit au contraire de se mettre en osmose avec son corps, il conviendrait peut-être de prendre quelques cours de physiologie, d’anatomie, de biologie, pour savoir de quoi l’on parle…)

…pour votre porte-monnaie

Enfin, oui, la question des sous n’est pas à oublier, car ce gigantesque marché nourrit un nombre astronomique de charlatans, qu’ils agissent ou non de bonne foi. Produits de parapharmacie à foison, livres, articles, programmes souvent fort onéreux, stages, matériel, etc., le tout vendu sous couvert d’allégations abusives. Alors qu’il existe des solutions parfaitement gratuites…

Les « remèdes » éprouvés

Ce n’est pas original, mais c’est simple, c’est gratos et c’est démontré : une alimentation diversifiée et équilibrée avec bon sens (consommation raisonnée de gras, sucre et sel), une activité physique modérée et de l’eau (après un réveillon trop arrosé : beaucoup d’eau).

Vous avez abusé des bonnes choses ? mangez léger, comme vous le dicte probablement votre bidon et votre cerveau. Sinon ? mangez normalement. Et tout se passera bien.

Et si vous voulez vraiment faire une cure de détox, je n’aurais jamais cru dire ça un jour mais je vous conseillerais plutôt de recourir à l’homéopathie qu’à des produits actifs. Au moins, vous ne mettrez en danger que votre porte-monnaie et votre intelligence. Votre santé sera épargnée.

Conclusion

Dans un monde idéal, chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Le hic, c’est qu’un choix n’est réellement libre que s’il est éclairé. Tapez donc « jeûne » dans le moteur de recherche le plus utilisé au monde… Alors ? éclairés sur l’état de la connaissance ?

Ah tiens… Et pourquoi pas… ?


* « La recherche d’études cliniques dans la littérature médicale concernant les kits de détox donne le résultat suivant : Aucun résultat trouvé » (« Detox : What “They” Don’t Want You To Know », https://sciencebasedmedicine.org/detox-what-they-dont-want-you-to-know/)

Lectures complémentaires :

Trouble innocence


Il y a décidément quelque chose qui me chiffonne dans le concept d’innocence. Pas en général, non, mais dans l’usage qui en est fait dans deux cas bien précis : l’enfant innocent et l’innocente victime.

L’innocence de l’enfant…

Un enfant, c’est mignon, attendrissant, parfois pénible, parfois drôle, parfois bête, enfin un enfant, un peu comme un adulte, c’est beaucoup de choses. Je le sais, il se trouve que je fus moi-même enfant en mon temps. Mais… innocent ? Si les enfants sont innocents, de quoi sont donc coupables les adultes ? En d’autres termes, qu’est-ce qui distingue un enfant d’un adulte ?

Le temps passé. Et concrètement, si ce temps est mis à profit, l’adulte aura gagné des connaissances accumulées et, éventuellement, l’expérience d’une sexualité partagée. Tiens, voilà qui rappelle quelque chose… les fruits défendus ? Perdre son innocence en goûtant au fruit de la connaissance et au péché de chair ? L’innocence de l’enfant serait-elle donc un point de vue purement religieux, religieusement prosaïque ? En sommes-nous encore là… ?

Je me reporte alors à la définition « En rapport avec la conception chrétienne du péché » de mon dictionnaire : « Qui n’est pas souillé par le mal, le péché ; incapable de le commettre, par ignorance ; qui ne pense pas à mal ». Cette conception (sous-)entend que le bien est acquis et que le mal s’apprend. Ce que savent bien tous les parents, dont les charmantes têtes blondes ou brunes n’ont pas attendu pour dire « merci » qu’on les assomme de « Qu’est-ce qu’on dit à la dame ? » une dizaine de fois par jour pendant deux ou trois ans. Bien sûr. Les enfants sont naturellement, spontanément polis, bienveillants. Ils ne tapent pas, ne se moquent pas. Ils sont innocents du mal. Bien sûr.

Il y a certainement une ambiguïté sémantique dans la dualité de la définition. Car le dictionnaire oscille entre l’innocent qui ne fait pas de mal et celui qui est ignorant [des choses sexuelles, précise mon dictionnaire), pouvant laisser penser abusivement à un lien de causalité.

Bref. Il semble clair que « l’innocence » de l’enfant ne peut relever que de son ignorance. Et il est bien naturel d’être ignorant lorsque l’on fait ses premiers pas dans la vie. On ne peut pas savoir avant d’avoir appris. Reste que les seuls à considérer que l’ignorance est une vertu sont ceux qui veulent vous maintenir dans l’ignorance.

L’enfant est beaucoup de choses, oui, mais innocent, non.

L’innocence des victimes…

Mort d’une innocente victime. Comment se peut-il que nous ne soyons pas choqués d’entendre à longueur de journal d’information une telle hiérarchisation de la valeur des vies humaines, tout en nous prétendant pour beaucoup convaincus de la sacralité de la vie humaine ? Prosaïquement hypocrite. Aucun crime n’est tolérable mais certains seraient plus intolérables que d’autres ? Qu’il s’agisse de linguistique ou de logique, cela n’a aucun sens : la chose est tolérable ou ne l’est pas, ce vocable-là ne se décline pas par degrés. Si le crime est ne serait-ce qu’un peu moins « intolérable », c’est que quelque part nous sommes prêts à l’accepter, même un peu. Il n’est donc plus à proprement parler in-tolérable.

Et pourtant, dans l’esprit du plus grand nombre, le crime sera toujours plus dramatique si la victime est un enfant plutôt qu’un adulte, un « casier vierge » plutôt qu’un « criminel », un bon père de famille plutôt que… que quoi, d’ailleurs ?

Nous sommes dressés à ressentir intuitivement cette hiérarchisation de la valeur de la vie des individus. Mais, tant pis, au risque de recevoir les pires injures, je pose la question : en quoi sont-ils plus innocents ? En quoi le crime est-il plus odieux lorsqu’ils en sont les victimes ?

Le casier vierge…

L’imagerie de nos fictions (films, séries, romans…) nous donne d’infinies illustrations de ces scènes, où le présumé coupable a rarement le temps d’être jugé avant de se prendre une balle dans le front et où le spectateur est invité à en être soulagé, voire à s’en réjouir. Et les américains n’en ont pas le monopole. Pourtant, même si certains s’en désolent, la peine de mort a bien été abolie chez nous. Mais l’idée ne passe pas. Cette victime-là n’est pas innocente de sa propre mort, elle n’est même pas une victime. La peine de mort n’a pas été abolie dans les esprits.

Le bon père de famille…

La valeur d’une vie se jauge-t-elle à l’aune du nombre de personnes qui la regretteront ? La perte d’un père est-elle plus destructrice que la perte d’un frère, d’un meilleur ami, d’un amour fou… ? Le crime est-il plus intolérable si la victime avait plus de followers sur son réseau social favori ? Conception socialement prosaïque de l’innocence. Si vous n’êtes pas bien moulé dans les règles morales de votre société, vous êtes un peu moins innocent des crimes commis contre vous.

L’enfant…

Quand l’enfant innocent devient une innocente victime. Doublon gagnant. Pourquoi le crime est-il plus odieux ?
Parce que l’enfant n’a pas eu encore le temps de vivre sa vie, de multiplier les expériences ? Ce serait le « meurtre des potentialités ». Point de vue moralement prosaïque, s’il en est. Notre valeur diminuerait-elle à mesure que diminue notre « reste à vivre » ?
Parce que le crime vise un être qui n’a pas eu le temps d’accomplir sa mission vis-à-vis de l’espèce : se reproduire. Point de vue biologiquement prosaïque, d’aucun dirait abominablement cynique. Poussons donc le cynisme à son comble : un être qui ne peut ou ne veut pas se reproduire peut-il être sacrifié ? Un enfant voué à mourir d’une maladie incurable avant la puberté peut-il être sacrifié avant terme ?

Toutes ces questions provocatrices n’appellent pas de réponses, bien entendu. Elles visent uniquement à révéler l’absurdité des arguments de hiérarchisation des victimes.

Sur la planète 2.0, la soi-disant « innocence » d’une victime ne saurait constituer une circonstance aggravante, que ce soit dans les esprits ou devant la justice, car la victime a par essence été victime parce qu’impuissante à se défendre, en raison de sa faiblesse physique, mentale, ou même parce qu’elle a été prise par surprise, ou pour toute autre raison. La vulnérabilité justifie que l’on protège a priori, certainement pas que l’on s’offusque davantage a posteriori. Toutes les victimes sont innocentes.
Quant aux enfants, sur 2.0, nous savons qu’ils sont globalement plus ignorants, nécessairement plus vulnérables. Et de la même façon, il convient de les protéger davantage. Pour autant, le crime contre un adulte n’est pas jugé plus tolérable, puisque si l’adulte en a été la victime, c’est que, pas plus qu’un enfant, il n’a pu s’en défendre. L’idée vous dérange… ? Je comprends. Il faut un temps pour se départir de ses vieux réflexes idéologiques. Mais une vie est une vie, l’idée est belle aussi.
Et pourquoi pas ?