Au chapitre de l’amour


Il faudra bien aborder ce sujet-là à un moment, il y a tant à en dire (… et il fera l’objet d’autres chroniques). Juste après le visionnage de plusieurs « comédies sentimentales » mettant en scène la formidable Meg Ryan dans le (seul ?) rôle de sa vie, voilà qui est tout à fait approprié. Mais à ce propos, sont-ce les fictions-guimauves qui nous dictent le grand mensonge de l’amour ou est-ce qu’elles ne font que décrire, avec un supplément de sucre glace, l’amour que nous vouons à notre grand mensonge ? L’œuf ou la poule ? Oui, bon, on s’en fout, l’œuf à l’omelette, la poule au pot, et la basse-cour sera bien gardée.

Ce n’est pas tout à fait sans raison que je mentionne ces représentations de la relation amoureuse que sont les grandes romances cinématographiques. Que le film soit navet ou culte, l’image de l’amour y est presque toujours la même : ah ! la belle petite chose que voilà ! Le seul amour qui paraît être vanté unanimement est une sorte d’amour « passionnel », tout de fougue et de don de soi. Pouah ! Mais alors, est-ce que je me trompe… ? Il me semble pourtant bien que l’on n’aime comme ça que celui que l’on doute de pouvoir conquérir (la séduction, l’ascension exaltante de la citadelle à la force du bras), celui que l’on pense ne pas mériter (syndrome si romantique du « trop bien pour moi »), celui que l’on sait devoir perdre malgré soi (toi qui vas mourir, qui vas partir, toi dont le cœur est déjà « pris », l’amour impossible), bref celui qu’on ne peut, qu’on ne doit, qu’on ne croit pas pouvoir posséder. Super, vraiment super ! Mais l’érosion de cet amour-là n’a rien à voir avec l’usure du quotidien, les ravages de la maudite routine. Non, non, erreur de jugement. Ça n’a à voir qu’avec une chose : l’enjeu. J’aime dans l’esprit de conquête, dans la fragilité de l’éphémère qui m’échappe déjà, dans la révolte de ce que l’on m’enlève malgré moi, tout comme le petit enfant à qui l’on arrache un jouet dont il se fiche pourtant éperdument et qui se met subitement à hurler. J’aime dans le fantasme. J’aime croire posséder. Enfin, j’aime surtout l’idée d’aimer. Générosité et don de soi sont bien loin. Le problème n’étant pas qu’ils soient loin mais qu’on se refuse à admettre qu’ils n’ont rien à faire dans la soupe, et que c’est très bien comme ça.

L’amour est un échange de bons procédés. Pourrait être. Si seulement l’on s’accordait à renoncer aux fables.
Tentons. Faisons table rase de nos axiomes, une fois encore : cessons de prendre pour acquis le couple (en tant qu’unité fusionnelle exclusive), la famille (le clan uni par le sang), l’orientation sexuelle (hétéro, homo, bi). Ils sont autant de carcans producteurs de frustrations, briseurs de liens, les vrais, ceux que l’on choisit et que l’on construit.

Depuis la nuit des temps, une conception meurtrière nous est imposée (par nous-mêmes souvent, nous serons toujours nos meilleurs bourreaux) : l’être humain serait incomplet, il devrait chercher sa « moitié » pour espérer s’épanouir. Envisageons un instant le chamboulement dès lors que l’on se considère comme fini, suffisant à soi-même ! Nous ne sommes pas des molécules instables en quête de liaison covalente. Nous sommes des molécules complètes qui peuvent réagir au contact d’autres molécules. Notre corps n’a pas besoin du sien pour être, mais le frottement entre nos corps produit de la chaleur, des émotions (et, diront certains, de la matière). Il en va de même pour le frottement de nos pensées.

En un mot, l’autre ne me complète pas, il m’augmente. La différence est de taille. Et elle est à ce point importante qu’elle est également la règle d’or qui m’impose de ne pas tolérer de maltraitance de la part d’un être aimé. Puisqu’il ne peut que m’augmenter, puisqu’il n’est pas indispensable à ma complétude, je ne saurais accepter qu’il retranche de moi quoi que ce soit.

Une proposition, donc ? Cesser de considérer l’amour comme une vertu purement altruiste, comme un sacro-saint sentiment magique. Il n’y rien de magique là-dedans, et rien de si généreux. Ce qui ne veut nullement dire qu’il est répugnant, égoïste et inutile. Bien au contraire. C’est le rapport presque parfait de deux parasites qui se tolèrent parce qu’ils rendent leurs vies plus belles, se nourrissent mutuellement, tout en conservant leur parfaite individualité.

Jetons aux ordures les contes de nos enfances ou réécrivons-les ! Cendrillon ne cherchera pas comme seul moyen d’échapper à son triste sort les attentions d’un prince, jeune-beau-et-riche, mais elle réalisera son indépendance financière, elle s’instruira (qui sait, peut-être ira-t-elle squatter les bancs de l’Université Populaire ?), elle se mettra en quête des voies de sa réalisation propre, et un jour peut-être rencontrera-t-elle des hommes de chair, pas princes pour un sou, qui auront davantage à lui offrir que la bague au doigt et la procréation.

Certains pourront penser que la chose est réalisée, déjà, dans nos sociétés occidentales. Que l’eau de rose est un peu frelatée… Je n’aurai qu’une réponse : combien d’entrées font encore aujourd’hui les films de Meg Ryan et al. ?

Lorsque le cheminement de la réflexion est sincère, il produit ses effets. Changeons l’amour. Réfléchissons à nos besoins réels et aux alternatives à ce schéma amoureux périmé. Jusqu’à ce que, parvenus au générique de fin, le baiser ultime et sa cohorte de sous-entendus nous inspirent non plus un soupir de convoitise mélancolique mais un dédain amusé. Et pourquoi pas ?

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