Sur la nature de l’esprit


Esprit, es-tu là…

C’est une fois de plus dans mon dictionnaire favori que ma réflexion a pris son premier élan. Un petit regard critique sur le contenu et la hiérarchisation des définitions apporte un éclairage fascinant sur les conceptions dont nous sommes imprégnés, bon gré mal gré.

Il est particulièrement intéressant de remarquer que la perspective religieuse (« souffle vital », « divin » ou sub-divin) tient une place considérable dans les nombreuses pages consacrées à l’esprit. Elle est même la première citée par mon bien-aimé dictionnaire. La définition athée, quant à elle, est reléguée en troisième page.

Autre aspect, à mon sens encore plus significatif : que la définition soit d’inspiration religieuse ou athée, il y est presque toujours question de « substance », certes immatérielle mais non moins incarnée dans un principe qui semble doté d’une vie propre.

Troisième point, je vois l’esprit défini comme la source de l’action et des comportements, comme l’outil d’expression des affections ou leur expression propre, mais nulle part, hors le ciel, je ne vois définie la source même de l’esprit.

Le sujet peut sembler effroyablement délicat et complexe. Et pourtant, du haut de mon impudence, je le crois moi d’une simplicité hilarante.

L’esprit ? Quoi donc est-ce ? D’abord, ce qu’il n’est pas : il n’est pas divin, il n’est pas substance, il n’est pas entité à génération spontanée. Mais alors, qu’est-ce qui est terrestre, immatériel et généré ?

Un indice : nos jambes sont des membres constitués d’organes (amas de cellules formant les muscles, os, tendons, nerfs, articulations, etc.), mais qu’est-ce que la marche ? La bouche (cordes vocales, larynx, langue, etc.) est un complexe organique, mais qu’est-ce que la parole ? Le tube digestif (estomac, intestins, etc.) est un système d’organes, mais qu’est-ce que la digestion ? Marche, parole, digestion sont des fonctions assurées par de subtiles interactions organiques. Les mécanismes sont incroyablement compliqués (souvent incomplètement connus) et font probablement intervenir bien plus de facteurs (pompe cardiaque, hormones, impulsions électriques, faune bactérienne, etc.) que les seuls composants du système organique impliqué. Néanmoins, le lien logique entre source et conséquence, berceau organique et fonction, est simplissime. Qui irait prétendre que la digestion est un principe divin, magique, auto-procréé ?

Il en va de même pour l’esprit. L’esprit est une fonction et il n’est que cela. Même si les subtilités de ses origines organiques (cérébrales, mais peut-être plus vastes que cela) nous échappent en partie.

Qu’est-ce qu’une fonction ? Un concept recouvrant ce que peut accomplir l’organe, un ensemble d’actions, d’applications pratiques.

Entendu. Maintenant, comment expliquer le foutoir définitoire qui entoure le concept ? J’y vois deux causes majeures :

  1. Pour définir les autres fonctions (respiratoires, digestives, sensorielles, etc.), nous faisons appel à nos fonctions spirituelles (voire intellectuelles, constituantes des premières). Et pour cause, ça fait partie de leur boulot. Le problème étant, bien sûr, que les fonctions spirituelles se trouvent alors obligées de s’auto-définir. Ce qui leur donne invariablement l’impression de se mordre la queue et leur fiche un vertige de mise en abîme à les faire tomber dans l’incohérence. Manque de recul ? Illusion d’optique due à la susmentionnée mise en abîme ? (Les fonctions sensorielles peuvent être dupées, nous le savons, tout comme le « sens » de l’équilibre, par ex.) Quoi qu’il en soit, la fonction esprit semble refuser de se concevoir avec honnêteté et rigueur. Ses composantes émotionnelles crient à la dépréciation (nous ne pouvons pas n’être que ça  !) chez ceux qui ont été dressés à idéaliser une illusoire supériorité de l’immatériel (voire, du divin) sur le matériel. Ses composantes rationnelles (raisonnantes) s’empêtrent dans le cercle clos de l’esprit qui définit l’esprit, allant parfois jusqu’à s’imaginer que l’esprit se crée lui-même (génération spontanée), alors qu’il suffit de revenir à sa source organique pour savoir ce qui le crée (et comment il meurt). L’esprit ne se crée pas. Tout juste peut-on dire qu’il se conçoit (il se perçoit et se définit), mais alors on n’a rien dit. Pas plus que si nous déclamons fièrement que la digestion digère. Pléonasme stérile. Certains diront qu’en ne se concevant pas, en n’ayant pas conscience de son existence, l’esprit cesse d’exister (donc qu’il se crée bel et bien en se percevant). Mais c’est un non-sens. L’esprit cesse d’exister lorsque sa source organique cesse d’exister ou d’être opérationnelle.* Si sa source fonctionne, il existe, et dès lors il se conçoit. Il ne cesse pas spontanément de se concevoir. De même que la digestion ne décide pas spontanément de cesser de digérer si sa source organique fonctionne.

    Crédit : Complots faciles pour briller en société
  2. Autre explication au chaos définitoire : nombre de nos fonctions manipulent des éléments matériels (des aliments et des enzymes pour la digestion, des gaz pour la respiration, des ondes sonores pour l’ouïe, lumineuses pour la vision, etc.) et génèrent du matériel (nutriments, énergie, ondes électriques) pour maintenir l’organisme en vie. Pour certains, l’esprit échapperait à cette définition. Il manipulerait des concepts pour générer des concepts et serait extérieur aux besoins organiques vitaux. La fonction esprit, en interaction avec toutes les autres fonctions, manipule l’ensemble des informations fournies par son environnement interne et externe pour générer des réactions, internes et externes, destinées au final à maintenir l’organisme en vie et en état de fonctionnement. Elle traite et génère du matériel au second degré, elle est une fonction qui manipule d’autres fonctions, ce qui a pour effet de la rendre plus mystique aux yeux de certains, là où elle n’est que plus complexe. Quant à sa supériorité/extériorité (facilement convertie en immortalité par les esprits chagrins, sic, qui refusent d’aimer la vie, pour ce qu’elle est, matérielle), elle est vite réfutée par la médecine. Lorsque la fonction esprit (c’est-à-dire en réalité, sa source) meurt, l’organisme meurt. La mort cérébrale entraîne l’arrêt de la respiration spontanée, notamment. La fonction esprit, comme les autres, sert donc bien à maintenir l’organisme en vie. Elle peut même nous sembler plus vitale que les autres parce que, pour l’heure, nous ne savons pratiquement pas réparer sa source organique (là où greffes, traitements, interventions, prothèses nous permettent souvent de pallier un dysfonctionnement des autres systèmes).

L’esprit est une fonction complexe, encore mal cernée, mais il est une fonction. Pas une entité éthérée, mystique, déconnectée du corps, immortelle, magique, indépendante… non, c’est une fonction, une conséquence.

Dernière question : quel intérêt avons-nous à en établir une définition plus juste ? Je serais tentée de penser qu’un esprit mieux informé de sa nature fonctionne mieux, parce qu’il connaît mieux ses limites, ses biaisements, entre autres choses, mais ceci ne m’est dicté que par mon esprit et je le soupçonne de manquer d’objectivité. Blague à part, je crois réellement qu’un esprit démystifié est moins vulnérable à la mystification. Et je crois qu’une vie sans mystification vaut doublement la peine d’être vécue. Vous ne me croyez pas ? Essayez ! Et pourquoi pas ?


* Si je trouve une personne pour m’affirmer que la marche, la parole, la digestion survivent à la mort du corps, promis, je commencerai à croire à l’immortalité de l’esprit, l’âme donc :
« Principe spirituel de création divine, transcendant à l’homme auquel il est uni pendant la vie terrestre comme foyer de sa vie religieuse où s’affrontent le Bien et le Mal
Principe spirituel opposé au corps soumis aux instincts et instrument de corruption
Ce même principe en tant qu’il est immortel et survit après la mort. » (TLFi)

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