Résiliez-vous !

Si Kafka avait eu un abonnement chez Free…

Imaginez  :

Vous voulez résilier votre abonnement Internet chez Free.

Logiquement, vous allez sur votre «  espace abonné  », rubrique «  Mon abonnement  ». Dans la liste, vous voyez «  Je n’ai plus besoin de mon abonnement  ». Youpi, vous cliquez.

Là, on vous dit que si, vraiment, vraiment, vous êtes absolument, indéniablement certaine de vouloir commettre cet acte délétère et irréversible, vous pouvez appeler le 3244 et choisir l’option «  Information sur la résiliation de mon abonnement  ». On vous dit que, sinon, vous pouvez aussi le faire depuis le site de Free en cliquant sur «  Résiliation  », ou encore par courrier postal.

Par téléphone, sur le site ou via les PTT, le choix est vite fait  ! Vous vous rendez donc en sifflotant sur la page de Free. Vous faites défiler quelques kilomètres de pub pour les offres de l’opérateur jusqu’à arriver tout en bas, dans cette sombre partie peuplée de petits caractères blancs et ternes sur fond noir, cette section du menu de bas de page conçue pour être bien morne en regard des images flashy, bannières clignotantes et caractères rouges en police 72 pts du reste de la page.

Mais vous ne vous laisserez pas atteindre par cette manipulation visuelle  ! Au milieu des dizaines d’éléments du menu, vous avez trouvé «  Résiliation  ». Vous cliquez.

Et vous arrivez sur… la page de connexion à votre «  espace abonné  ». Soudain, vous avez le sentiment d’être prise dans une boucle infernale. L’espace abonné  ? ? mais j’en viens  ! Alors, vous renoncez.

Tant pis, vous dites-vous, je vais appeler leur numéro à la con. Oui, vous avez déjà commencé à perdre votre sang froid.

Autrefois, après avoir tapé une demi-douzaine de dièses et autres chiffres à la demande du répondeur, il était généralement possible de parler à un être humain. Mais ça, c’était avant. Cette fois, vous appuyez docilement sur les touches demandées, attendant fébrilement le moment où l’on vous proposera la fameuse option «  Information sur la résiliation de votre abonnement  ». Elle ne viendra jamais.

Au bout du labyrinthe téléphonique, le répondeur vous annonce fièrement que vous pouvez contacter votre assistance en ligne sur l’espace abonné pour une réponse plus rapide (pour une réponse tout court  ?), mais que si vous y tenez vraiment, vous pouvez aussi leur laisser un message sur le répondeur, le bien mal nommé «  répondeur  » qui demande plus qu’il ne répond.

Soit. Les boyaux légèrement tordus de rage, vous ouvrez la page de «  votre assistance  » et vous posez docilement la question. Comment avoir des informations sur la résiliation de mon abonnement  ?

Dans l’heure qui suit, un être humain vous appelle. Ils sont donc capables de se servir d’un téléphone  ! Après avoir essayé, naturellement, de comprendre ce qui peut bien justifier votre trahison, l’humaine répond à vos questions techniques et vous propose de vous transférer vers un autre service «  compétent  ».

L’autre humaine prend votre appel et vous répond dans un français péniblement compréhensible. (J’ai la plus grande admiration pour les gens qui se donne la peine de parler une langue qui n’est pas la leur, mais il me semble qu’il y a des moments où l’intelligibilité de votre interlocuteur est plus importante qu’à d’autres, notamment quand vous devez recevoir des instructions précises. Vous l’aurez compris, ce n’est pas elle que je blâme. Bref.)

À nouveau, vous devez vous justifier. Oui, j’ai mes raisons pour résilier. Je n’ai pas besoin de la télé, ni de ligne fixe, Free est trop cher. Non, je ne resterai pas sous prétexte que Free me fait bénéficier d’un forfait mobile deux fois plus cher que le mien. Oui, je suis sûre. Non, je… Ta gueule  ! ! ! Ça, c’était juste votre voix intérieure qui rongeait son frein. Le pire, c’est qu’ils auraient pu éviter de perdre une cliente s’ils avaient renoncé à leur politique commerciale absurde et qu’ils vous avaient laissée changer de box pour prendre l’option moins chère, sans TV. Mais non, cette «  offre  » est réservée aux nouveaux abonnés. En vous interdisant de payer moins cher, tout ce qu’ils ont gagné, c’est de ne plus être payés du tout.

Bon, passées les politesses, l’humaine en vient au fait. Vous pensiez bêtement qu’elle allait enfin enregistrer votre demande de résiliation. Que vous étiez naïve  ! Non, non, non. C’est à vous de le faire. Et par courrier postal, en recommandé avec accusé de réception, s’il vous plait. Petit détail comique  : elle n’est même pas foutue de vous donner l’adresse d’envoi. Droite dans ses bottes, elle vous dit d’ouvrir Google et de taper «  adresse résiliation Free  ». Ensuite, elle vous liste les informations à inclure dans votre courrier. Coordonnées, identifiant, jusque-là rien d’anormal. Motif de la résiliation, là déjà, on n’est plus d’accord, vous n’avez pas à vous justifier. Mais surtout, elle omet une précision majeure  : à aucun moment elle n’évoque le délai de résiliation. Vous en comprendrez un peu plus tard l’importance.

En effet, après avoir raccroché, la rate proche de l’ébullition, vous laissez libre cours à votre curiosité et vous cherchez sur la toile des infos supplémentaires sur la résiliation Free. Un peu par hasard, vous tombez sur une page et vous découvrez, ô surprise, qu’il existe depuis peu une loi de protection des consommateurs imposant aux entreprises qui proposent des souscriptions en ligne de proposer également une résiliation en ligne, directe, simple et rapide. What ? ? ?

Impossible qu’une grosse entreprise comme Free ne se conforme pas à une telle loi  !

Vous retournez sur la page du fournisseur, scrollez jusqu’en bas, cliquez sur «  Résiliation  », arrivez sur la page de connexion à votre «  espace abonné  » et là, vous faites ce que vous auriez dû faire depuis le début pour éviter de perdre plusieurs heures de votre temps et un peu de votre espérance de vie  : vous vous connectez à votre espace abonné depuis cette page.

Eureka  ! Soudain, le contenu du dit espace a changé et contient l’inespéré formulaire de résiliation, tout beau tout simple. En quelques clics, vous avez fait votre demande, sans débourser le prix d’un recommandé ET en pouvant cocher une case pour choisir le délai de résiliation (dans 10 jours ou à la fin du mois). En d’autres termes, si vous n’aviez pas trouvé ce formulaire, Free vous aurait facturé jusqu’à la fin du mois, puisque personne ne vous avait dit de préciser dans le courrier votre souhait de résilier au plus tôt.

Vicieux, le coup de la connexion à l’espace abonné. C’est comme si vous étiez devant une porte. Vous l’ouvrez, vous regardez. Dedans, il y a votre chambre. Vous refermez, vous l’ouvrez à nouveau. Et soudain, dedans, vous voyez votre cuisine. Magie de la transmutation  !

Bilan  : oui, Free respecte la loi, probablement. De la façon la plus malhonnête possible.

Je suis sûre que cette entreprise n’est pas la seule à avoir des pratiques aussi douteuses. Mais pourquoi font-elles ça  ? Pour vous décourager et/ou vous punir, oui, bien sûr. La question étant  : est-ce que ça marche vraiment  ? Je doute qu’il y ait beaucoup de gens qui renoncent à résilier. Quant à la punition, tout ce qu’ils ont à y gagner, au-delà d’une satisfaction sadique, c’est la certitude que vous ne reviendrez jamais chez eux et que vous ne leur ferez pas une bonne pub.

Traduction artificielle

Aujourd’hui, une traductrice est morte.

Je n’ai pas perdu mon emploi (je suis mon propre employeur), j’ai perdu le goût de l’exercer.

Si vous n’êtes pas vous-même traducteur, vous ne savez sans doute pas comment ça se passe pour une immense majorité des traducteurs techniques indépendants  : des intermédiaires, les agences, coordonnent les projets et confient le travail aux traducteurs et relecteurs freelances pour le compte de leurs clients. Ils se sucrent au passage, très (parfois bien trop) généreusement au vu de leur valeur ajoutée.

Depuis un an ou deux, les «  intelligences  » artificielles ont débarqué en masse. Changement de paradigme  : une première IA «  traduit  ». Un humain passe derrière. L’agence exige de ce dernier qu’il corrige la traduction, les instructions étant  : changer le moins de choses possible et parvenir à un résultat identique à une traduction humaine. Injonctions contradictoires. Le tout pour un tarif amputé de 30  % à 90  % par rapport à votre tarif habituel, selon le degré d’indécence de l’intermédiaire.

Ensuite, une seconde IA «  relit  » le travail. Elle vous pond un rapport inutilement verbeux, au ton volontiers arrogant, listant tout ce qu’elle considère comme des erreurs. Le traducteur humain est invité à passer sa prose en revue et à apporter les éventuelles corrections nécessaires. Quand bien même aucune correction ne serait nécessaire, tout ça lui aura pris du temps, pas mal de temps, et lui aura valu pas mal d’agacement, le tout à l’œil, naturellement, cette étape n’étant pas rémunérée.

À la fin de la journée, le traducteur plus si humain que ça à force de déshumanisation, aura travaillé plus longtemps, tenu des délais plus serrés, gagné moins d’argent, mais aura surtout, surtout, perdu tout ce qui faisait le plaisir de sa profession  : le sentiment d’un travail bien fait, d’un travail qui a du sens.

Je pleure sur mon propre sort, oui. Mais mon sort importe peu, je me relèverai. Pourtant, une fois ces larmes-là séchées, je pleure encore. Encore plus fort. Je pleure sur la mort d’un art exigeant. Je pleure face à l’avènement de cette nouvelle normalité  : la médiocrité.

Peut-être qu’un jour les IA de traduction seront tellement performantes qu’aucune intervention humaine ne sera plus nécessaire. J’en doute. Mais peut-être. Plus probablement, nous aurons juste accepté collectivement de nous satisfaire de cette médiocrité (et des erreurs que ces IA ne savent jamais détecter, les erreurs humaines, puisqu’elles partent du principe que les humains ont toujours raison).

Les IA de traduction ne pourront jamais approcher l’excellence puisqu’elles ont été formées en s’appuyant sur la masse, qui par définition, englobe le pire comme le meilleur, puis continuent de se former elles-mêmes en s’appuyant sur cette boue toujours plus informe, mal métabolisée par des traducteurs esclavagisés.

Et contrairement à vos IA conversationnelles, les IA de traduction n’admettent jamais s’être trompées. Oui, je sais, c’est énervant quand elles font ça. Mais c’est tout de même un peu rassurant, non  ? Chez un humain, en tout cas, c’est presque le début d’une véritable intelligence, de savoir reconnaître ses erreurs.

La traduction est morte. La quête de fluidité, du mot juste, la rigueur, la beauté de l’idiomatisme retrouvé. À la trappe. Soyez contents si vous saisissez le sens général, c’est tout ce que vous aurez. L’art de la traduction est mort.

Et tout ça pour quoi  ?

À votre avis  ? Comme d’habitude  ! Pour le fric.

Le client payera peut-être son produit un peu moins cher (s’il accepte un produit défectueux, sans relecture humaine), mais comme dans tout système uberisé, c’est l’intermédiaire qui s’en mettra le plus plein les fouilles.

Monde de merde.

Merci de votre attention.

Vous n’aurez pas ma liberté de mentir ♫

(Ça y est ? Vous l’avez dans la tête ? Désolée. Vraiment.)

Une erreur répétée
cent fois n’est toujours
qu’une erreur

Toi, là, sur les ondes de la radio publique… quand tu brailles qu’on te prive de ta liberté d’expression en te refusant une tribune dans une commune quelconque, tu fais, par l’exemple, la démonstration de ton erreur (si je suis indulgente), de ton mensonge, de ta malhonnêteté, de ta perfide hypocrisie et de ta dangerosité (si je suis réaliste).

Si tu ne disposais pas de ta liberté d’expression, tu n’aurais pas la liberté de dire ici, devant une telle audience, que tu es dépouillé de ta liberté d’expression.

La liberté d’expression n’est pas un droit opposable à l’expression, partout, tout le temps.

Le pire, c’est que tu en es venu à chouiner cette vieille rengaine uniquement pour détourner la conversation quand la journaliste t’a demandé ton avis sur le retrait des subventions artistiques dans une ville tombée dans l’escarcelle de ton parti nauséabond. « Non, ça, ça n’a rien à voir avec la liberté d’expression, c’est juste de la gestion de budget communal. Par contre, moi, pauvre martyre, victime de la censure des islamowokistes, moi, regardez, ouin, ouin, ouin… »

Et tu vois, tu aurais pu justifier la décision de ton collègue en empruntant mon argument : après tout, ces artistes ne sont pas privés de leur liberté d’expression, ils peuvent aller s’exprimer ailleurs.

Je t’aurais (presque) donné raison.

C’est vrai. Ils peuvent.

Tant qu’il existe un ailleurs… En d’autres termes, tant que toi et tes sbires n’êtes pas partout. Puisque pour l’heure, dans ce pays, la liberté d’expression n’a véritablement qu’un seul prédateur : celui qui prétend la défendre uniquement pour lui-même. Toi.

La science, une religion comme une autre ?

Cygne de voyage pliable (idéal pour le camping, les logements de petite taille, les collectionneurs, etc.)

« Ouaiiiis, mais toi, tu crois bien en la science, et gna gna gna… c’est une croyance comme une autre, et gna gna gna… »

Oui, mais non.

Je ne crois pas en la science, je crois la science.
C’est fou comme deux petites lettres de rien du tout font une différence.

Croire en, c’est avoir la foi. Croire, c’est faire confiance.

En d’autres termes, si j’ai la foi, je crois, sans demander de preuves, qu’elle a toujours raison.
Si je lui fais confiance, je crois, en attendant d’elle qu’elle m’en donne des preuves, qu’elle a le plus souvent raison.

Ce n’est pas du scientisme, ça s’appelle de la croyance par délégation. Je laisse à ceux qui sont plus compétents que moi le soin de produire la connaissance, de la contester, de la confirmer, de la mettre à l’épreuve des faits.
Je ne déléguerai pas le choix de mon traitement anticancéreux à ma boulangère, quand bien même ses croissants soignent merveilleusement ma morosité matinale.
Je ne demanderai pas à un garagiste de m’expliquer les lois de la thermodynamique, quand bien même je ne doute pas de ses connaissances sur le moteur à combustion.

Voilà. Sinon, en musique, ça donne ça :

Mise à jour des 10 commandements

Considérant que  :

il en va de la loi comme de la science  : un concept immuable, qui ne s’actualise pas à la lumière de l’évolution des connaissances et du réel, est un concept inique

il convient de procéder à une révision complète des textes de loi suivants

Prologue  : «  Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude.  »

Alors, déjà, on ne se connaît pas, je ne te permets pas de me tutoyer. Ensuite, je suis allée en Égypte une seule fois, de mon plein gré, j’en suis sortie toute seule comme une grande et je tiens à dire que j’y ai été très bien traitée. Enfin, tu peux t’autoproclamer «  éternel  » et «  dieu  », même avec une majuscule, si ça te fait bander, mais c’est moi et moi seule qui décide qui est «  mon  » dieu. En l’occurrence  :

oui, je suis polythéiste et je fais ce que je veux

Article 1  : «  Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi.  »

Tu m’écoutes ou quoi  ? Je viens de te dire que j’étais polythéiste  ! Après, si c’est le «  face à moi  » qui te rend chafouin, je veux bien adorer mes dieux dans ton dos, mais vu qu’il paraît que tu es omnitout (omniscient, omniprésent, omnipotent, et omnichiant, apparemment), ça risque d’être compliqué. On fait quoi  ?

Article 2  : «  Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles, et tu ne les serviras point  ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent et qui fais miséricorde jusqu’en mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements. »

Putain, il est long, celui-là  ! Un vrai catalogue de red flags… Bon, tu es jaloux, mais tu en es conscient, c’est un bon début. Mais non, ça ne te donne pas le droit de m’interdire de faire de la sculpture ou des gravures si j’en ai envie (tu aurais sans doute ajouté les photos, si tu avais eu un smartphone – par contre, j’ai pas compris  : j’ai le droit de dessiner  ?).
Bon, pis c’était vraiment la peine de détailler «  dans le ciel blablabla, sur terre blablabla et dans l’eau blablabla  »  ? Tu pouvais t’arrêter à «  choses  », non  ? ça alourdit vachement le propos, je trouve, enfin, c’est juste mon avis.
Bref, revenons à ton problème de jalousie. Tout bon psy (ou ami, si t’en as) te le dirait  : ta jalousie n’a rien à voir avec moi, c’est juste ton insécurité qui s’exprime. Si je peux me permettre, elle transpire aussi dans cette façon que tu as d’essayer de te faire mousser. Quelqu’un qui dit trop combien il s’aime, c’est toujours un peu suspect.
Ah oui, et aussi, une petite question logique  : tu punis jusqu’à trois et quatre générations (donc, quatre, en fait  ?) ceux qui te haïssent mais tu «  étends [ta] bienveillance à la millième  » pour ceux qui t’aiment. C’est cumulable  ? Si dans la filiation, il y en a un qui t’aime, un qui te hais, un qui t’aime, un… tu fais comment pour gérer les punitions et la miséricorde  ? Ça doit être vachement compliqué.
Blague à part, je fais ce que je veux. Mes pratiques artistiques ne te regardent pas et si je veux me prosterner devant une représentation quelle qu’elle soit, je n’ai pas besoin de ton autorisation. La jalousie est une maladie grave, je ne t’appartiens pas et je pense vraiment que tu devrais consulter.

Article 3  : «  Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain  ; car l’Éternel ne laissera point impuni celui qui invoque son nom en vain.  »

Je peux comprendre que tu n’aies pas envie de recevoir des textos au milieu de la nuit, mais il faut vraiment que tu fasses quelque chose pour tes problèmes de gestion de la colère, mec. Ne pas me laisser impunie, c’est une menace pure et simple. Une chouille disproportionnée, qui plus est. Si tu reçois trop d’appels qui ne servent à rien ou qui t’importunent, tu peux bloquer les numéros, tu sais  ? ou t’inscrire sur la liste d’opposition au démarchage. Et si c’est tes potes qui te harcèlent, tu peux en discuter calmement. Pas obligé de passer tout de suite aux menaces.
Sinon, si par «  invoquer  », tu veux dire que tu n’es pas fan de ceux qui citent ton nom à toutes les sauces pour justifier tout et n’importe quoi… il faudrait que tu viennes faire un tour par ici, sur la petite planète bleue, parce que pour le coup, c’est vrai qu’il y a un paquet de gens qui se servent de ton nom pour cautionner les horreurs qu’ils commettent. Et avec les deep fakes, ça ne risque pas de s’arranger.
Après, ça ne va pas te plaire, mais il y a un truc qui s’appelle la liberté d’expression et auquel on est assez attachés, ici. Dans les limites de nos lois. Donc, ton nom, bah, j’en fais ce que je veux. Blasphème inclus.

Article 4  : «  Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour  : C’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.  »

Et c’est reparti pour la logorrhée…
Désolée de te décevoir, mais cet article a déjà été amendé. Ton ordre est donc caduc, illégal. La norme est à la semaine de cinq jours. Et histoire de te foutre encore plus en rogne, il y a plein de gens qui bossent le dimanche, ou n’importe quel jour de la semaine, en fait. Quant à nos jours de repos, au risque de me répéter, on en fait bien ce qu’on veut.
Monsieur (qui au passage parle de lui-même à la troisième personne) a fini tout son taf en six jours, donc on devrait tous se caler sur son rythme de travail  ? Bah non, ça ne marche pas comme ça. Et comme il est super fier de la qualité de son job, on devrait tous passer notre temps de loisir à le féliciter et à faire la sieste avec lui, parce que le pauvre choupinou s’est donné à fond  ? (Avec six jours de boulot dans sa vie éternelle, il a tous ses points retraite  ?)
Niet, je bosse quand je veux (ou quand je peux) et je fais du reste de mon temps ce que bon me semble. Ma liberté n’est pas négociable, combien de fois je vais devoir te le dire  ?

Article 5  : «  Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne.  »

Petit point de rappel sur l’état de la loi (la vraie)  : oui, un enfant a une obligation dite «  alimentaire  » à l’égard d’un parent qui n’est pas en mesure d’assurer ses propres besoins, sauf dispense. En revanche, aucun enfant n’a l’obligation d’aimer ou d’honorer ses parents.
Si c’est pour ta petite personne que tu t’inquiètes, monsieur dieu le père, tu peux peut-être en discuter avec ton fiston (tu sais, celui que tu as regardé se faire zigouiller avec délectation et qui, à ma connaissance, est rentré au bercail depuis). S’il ne t’honore pas assez à ton goût, il y a peut-être un peu de remise en question à faire. Aucun parent n’est parfait, mais on peut toujours s’améliorer. Ou essayer.
Quant à nous, fiche-nous la paix. On honorera nos parents s’ils le méritent.

Article 6  : «  Tu ne tueras point.  »

Et bah tu vois ! Quand tu fais court, c’est vachement mieux.
Là-dessus, on peut se mettre d’accord. Même s’il est un peu regrettable d’avoir à le préciser. Et même si personne ne devrait être motivé par l’obéissance à un dieu vengeur pour respecter une loi aussi évidente. Le bon sens, la protection réciproque inhérente au désir de « vivre ensemble », devraient y suffire.
Mais admettons. Cet article ne sera pas abrogé.
Toutefois, un petit rappel semble là encore s’imposer : nul n’est au-dessus des lois, pas même (surtout pas) celui qui la promulgue et ceux qui s’en font les gardiens. D’ac ?

Article 7  : «  Tu ne commettras point d’adultère.  »

Je salue l’effort  : tu as fait court, là aussi. Mais tu t’es foiré. Peut-être le manque d’expérience pratique  ? (Non, l’insémination spirituelle d’une femme mariée à un charpentier, ça ne compte pas comme de l’expérience. Par contre, gros point contre ton camp, espèce de faux-cul. Parles-en à Joseph.)
Cela étant dit, occupe-toi de tes fesses. Tant que je respecte mon ou ma partenaire, je fais bien ce que je veux des miennes.

Article 8  : «  Tu ne déroberas point.  »

Globalement, c’est vrai  : sauf nécessité vitale ou désobéissance civile, il est préférable d’éviter les larcins.
Bizarrement, ce commandement est davantage respecté, statistiquement, par ceux qui sont dans le besoin que par ceux qui n’ont d’autre besoin que celui de posséder toujours plus. Comme quoi la loi divine est toujours moins efficace que l’éthique personnelle. Je dis ça, je dis rien.

Article 9  : «  Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain.  »

Vu la gueule de la justice à l’époque où tu as rédigé tes lois, je peux raisonnablement supposer que tu ne faisais pas référence au délit de faux témoignage caractérisé, punissable de 5 ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende. Les exégètes me donnent raison, puisqu’ils considèrent ce commandement comme une condamnation plus générale du mensonge.*
Pardon, j’ai ris. Pour une religion, condamner le mensonge, c’est quand même une putain de mise en abîme, non  ? La «  vérité révélée  » reste le plus pur des oxymores.
Ne t’en déplaise, le mensonge est parfois une nécessité, souvent une politesse et occasionnellement un crime. Le tout est d’en faire usage avec discernement.

Article 10  : «  Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain  ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.  »

Avant d’en venir à la convoitise, tu ne vois pas comme un problème dans ton énumération, là  ? Sa femme, son bœuf ou toute autre chose qui lui appartienne, vraiment  ? Tu as besoin que je précise ou tu veux reformuler sans attendre  ? C’était peut-être ok en ton temps, en moins super longtemps avant ton fils, mais aujourd’hui, en #meetoo plus neuf, plus grand monde n’a envie de sourire à ton humour de patriarche misogyne.
Maintenant, pour entrer au cœur de la question  : convoiter, c’est quoi  ? D’après le dico, ça veut dire «  désirer avec avidité  ». Je t’ai concédé l’article 8, au moins partiellement : chouraver, on évite. Mais là, on parle d’autre chose. Tu entends régir mes désirs. Et sur ce coup, gars, on tombe dans l’emprise mentale. Je ne te permets pas.

il est décidé en conséquence que :

Les articles 1, 2, 3, 4, 5, 7 et 10 sont abrogés.
L’article 6 est conservé.
L’article 8 est amendé comme suit  : «  Tu ne voleras point. Si tu venais malgré tout à voler, les circonstances atténuantes ou aggravantes seraient seules à même de déterminer si la violation est punissable et dans quelle mesure.  »
L’article 9 est amendé comme suit  : «  Tu ne feras point de faux témoignage sous peine de poursuites en vertu de l’article 434-13 du Code pénal. Pour le reste des mensonges, je fais confiance à ton intelligence pour distinguer quand ils relèvent de la civilité, voire de la bienveillance, et quand ils sont mal intentionnés.  »


* Croustillant (la paille, la poutre). Les dix commandements pour les nuls, racontés par l’église de Nancy :
« Mentir signifie parler ou agir consciemment et délibérément contre la vérité. Celui qui ment s’abuse lui-même et trompe ceux qui ont le droit de connaître toute la vérité.  »
(https://www.catholique-nancy.fr/wp-content/uploads/sites/45/2022/03/les-dix-commandements-explications.pdf)

En toute inconscience

La « pleine conscience », je n’ai rien contre dans l’absolu. C’est très bien (parfois). Mais ça n’a juste rien à voir avec la conscience.

Si j’engloutis mon repas devant la télé, je suis parfaitement consciente que je suis en train de bouffer.

La prétendue « pleine conscience » n’est en réalité qu’une affaire d’attention.

De fait, l’attention est une ressource limitée, extrêmement convoitée par les « acteurs du marché » en ce siècle.

Alors, s’il s’agissait uniquement de se réapproprier son attention, de reprendre le pouvoir dessus, je n’aurais aucune objection. Mais inexorablement, le cordon ombilical qui rattache un concept pas-totalement-pourri à sa mère, la religion, finit par contaminer le rejeton avec ses miasmes mystiques.

Pour ceux qui peuvent se payer ce luxe, je vois très bien les bénéfices qu’il peut y avoir à muscler l’attention que l’on sait prêter aux plus petites de nos sensations et émotions agréables. Toutefois, la « doctrine » va bien plus loin. Elle nous invite à nous déconnecter de notre part cérébrale, à accepter tout ce qui vient « sans jugement » et « sans attente », pensées comme sensations physiques, agréables comme désagréables.
Et c’est là que ça chie.

Pardon, mais je ne crois pas que l’époque ait besoin de plus de gens qui arrêtent de réfléchir pour ne plus être que des communiants.

On peut être un individu rationnel et savoir prendre soin de soi, y compris en pratiquant à l’occasion ce que je préférerais appeler une « attention dirigée ». Et on peut le faire avec jugements et attentes, non pas en les rejetant, mais en les remodelant. Non pas en débranchant son cerveau, mais en s’en servant.

En attendant, je vous salue et je retourne à ma pleine inconscience.

Une sombre histoire de mérite

Arrêtez-moi si je me trompe mais cette rengaine de l’extrême droite, « être français, ça s’hérite ou ça se mérite », c’est bien la même idée que nous vendent à demi-mot les droitistes de tout poil au sujet de l’argent (et éventuellement du pouvoir qui l’accompagne), non ?

L’idée est tout aussi vomitive. Les implications sont toutefois assez différentes.

En matière de gros sous :

L’idée du mérite me débecte, puisqu’elle qui revient au mieux à nier les injustices, celles qui favorisent autant que celles qui défavorisent (biais d’attribution et tutti quanti).
Mais défendre l’héritage, ce n’est plus faire semblant de ne pas les voir, c’est embrasser ces injustices de toutes ses forces, ce qui me semble être pire encore.

Les sous-entendus :

  • Si tu en hérites, peu importe que tu le mérites (ou bien, tu mérites d’en hériter ? non, quand même pas ? si ? ! ?)
  • Si tu l’obtiens sans en avoir hérité, c’est forcément que tu l’as mérité (oubliant au passage tout ce qui a pu favoriser grandement ta « réussite » ; encore un de ces biais d’attribution).

Alors, comment mérite-t-on de s’enrichir ?

  • Je travaille dur, dis le monsieur, en nous rappelant qu’il ne compte pas les heures passées sur son fauteuil ergonomique (ceux qui font les trois huit pour un misérable smic, ceux qui se retrouvent avec des troubles musculosquelettiques à force de mouvements répétitifs, ceux qui subissent les cadences infernales du néomanagement, ceux qui s’échinent dans des boulots usants pour mille et une raisons, ceux qui bossent tout court, sagement, sans espoir d’enrichissement, eux ne bossent pas assez dur, sans doute)
  • Je prends des risques (le risque de ne pas pouvoir payer la facture d’électricité à la fin du mois ? le risque de ne pas pouvoir manger à sa faim ? ou bien le risque de devoir mettre son entreprise en faillite et ses employés à la porte ? Très mesurés, les risques, non ?)
  • J’ai eu une bonne idée (à la limite, oui, d’accord)
  • « Je ne l’ai pas volé, cet argent ! » (juridiquement, soit… éthiquement, on peut en discuter ? Quand l’enrichissement se fait aux dépens d’une force de travail toujours rémunérée au plus bas, entre autres, on devrait pouvoir en discuter)

Et sinon, en matière de nationalité :

  • Hériter d’une nationalité ne me semble pas poser question. La nationalité est l’un des cailloux dans le champ de cailloux de notre identité personnelle. On y met ce qu’on veut. Une langue, des habitudes culturelles, une histoire qu’elle nous « appartienne » ou non, un territoire géographique, local ou moins local, tout ça, rien de tout ça ou autre chose. Peu importe. Chacun fait sa cuisine avec ce qu’il trouve de « français » en lui. Que l’on hérite pour partie de cette identité, c’est naturel. Comme on hérite de sa famille tout un tas de briques d’identité.
  • Mériter une nationalité ? une toute autre affaire.
    Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire dans leurs têtes montées à l’envers (pour rester polie) ? Adhérer à des valeurs ? Quelles valeurs ? Les valeurs de qui ? Non, parce que si on devait retirer la nationalité à tous ceux dont les valeurs me donnent la nausée, nous connaîtrions une sérieuse crise démographique.

Pour nous éclairer sur ce dernier point, le dernier député RN à avoir ressorti du placard mal fermé la p’tite phrase à la rime pas bien riche a ainsi précisé son propos :
« Vous ne pouvez pas être Français si vous n’aimez pas la France, sa culture et son histoire ! »
Ah. Mais euh… si, on peut, en fait.
Ne vous en déplaise, il n’est écrit nulle part dans nos lois que nous sommes tenus d’aimer la France, sa culture et son histoire.
(OK, je feins de ne pas comprendre que le monsieur veut dire « vous ne devriez pas pouvoir devenir français si » et non « vous ne pouvez pas être français si ». Mais il n’avait qu’à s’exprimer correctement ! 😉)

Pour ce qui me concerne, je n’achète pas le package. Il y a de larges pans de l’histoire de France que je n’aime pas du tout, du tout. Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’est « sa culture », mais si ça ne se limite pas à ses fromages, nul doute que je n’y adhère pas pleinement non plus. D’ailleurs, même en matière de fromage, j’ai mes limites, je déteste le roquefort. Quant à aimer « la France », le concept est encore plus flou.
C’est quoi, « la France » ?

Je peux vous dire ce que c’est pour moi : une mosaïque.
De personnes, de paysages, d’idées, de cultures, d’histoires, de religions et d’irreligions, j’en passe.
Alors, je ne sais pas si j’aime la France. Mais j’aime l’idée qu’elle soit et qu’elle demeure une mosaïque, quand bien même certains fragments, vus de près, sont franchement très laids.

Vu ce qui nous attend, heureusement que j’ai hérité de ma nationalité…

Sémiomanie

Substantif féminin

À ne pas confondre avec : « apophénie », symptôme apparenté, figurant dans le manuel diagnostique des troubles mentaux (DSM-5), notamment dans le tableau clinique de la schizophrénie et d’autres troubles psychotiques, bien que le terme, comme bien des termes relevant de la psychologie, puisse faire l’objet d’abus de langage et être utilisé pour qualifier des traits de personnalité).

Définition  : Obsession qui pousse à voir ou chercher du sens, des signes, des symboles en toute chose.

Étymologie  : Du grec, σημεῖον, signe (cf.  : polysémie, pluralité de significations) et μανία, folie, suffixe exprimant une passion excessive (cf.  : pyromanie, passion obsédante pour le feu).

Histoire  : Néologisme formé en 2024 par moi-même

Synonyme(s)  : un mot, c’est déjà bien.
Antonyme(s)  : sémio-adiaphorie (du grec ἀδιαφορία, indifférence)

Dérivés  : sémiomane (subst.), sémiomaniaque (adj.)

Exemple(s)  : «  La sémiomanie est une tentation universelle, peut-être même un instinct primaire. Il n’y a pas de hasard. C’est vrai, et pourtant, on a souvent tort de le dire. Ne pas croire au hasard, l’autre nom que nous donnons à la complexité du réel lorsqu’elle dépasse notre entendement, c’est prendre le risque de réduire le monde à la caricature d’un blockbuster américain. Au passage, c’est aussi un bon moyen de se sentir très intelligent pour celui qui n’a pas compris que prendre la mesure de son ignorance est la marche la plus solide sur la voie de la connaissance, pour peu que l’on ne se contente pas de rester assis bêtement sur cette marche.  » Milouka, Blog, 2024

Discussion  : Les climato-sceptiques et leur suite royale de covido-sceptiques [et autres fosses sceptiques – pardon, jeu de mots éculé] s’étant accaparé le sublime σκεπτικός (skeptikos) des grecs anciens, ils nous en ont ainsi interdit l’accès dans son juste sens. En effet, ils ont détourné le concept même du doute en tant que suspension du jugement pour en faire un pseudo-doute unilatéral. Tant que les usagers n’auront pas accepté de remettre à sa place linguistique ce qui n’est qu’un dénialisme, nous ne pourrons plus faire bon usage du mot. En conséquence, privés de sémioscepticisme, pour qualifier la posture raisonnable entre la sémio-adiaphorie et la sémiomanie, il ne nous reste guère que la sémiodubitation.