Déni de philosophie, deux mots sur la psychologie


droit dans le murJe dois d’abord préciser… Il y a la « psychologie théoricienne », en tant qu’étude de nos fonctionnements psychologiques, individuels et collectifs, des rouages de nos « affects » et des interactions entre les affects des uns et ceux des autres. Et puis, il y a ce que j’appellerai la « psychologie praticienne », appliquée par les seuls « spécialistes », la prise en charge des « désordres psychologiques », que l’étymologie préconiserait de nommer psychothérapie mais qui peut prendre la forme d’une psychanalyse (refusant alors toute visée curative), ou encore d’un traitement psychiatrique (qui, étymologiquement, devient une médicalisation de la psyché).

Je tendrais à penser que nous manquons terriblement d’intérêt pour la première, la théoricienne, malheureusement. En ce qu’elle est nécessaire à la compréhension, elle régit pourtant une bonne part de notre rapport à notre existence personnelle et de nos relations interpersonnelles. Elle est un outil très utile pour travailler à notre mieux-être, seuls et ensemble. Trop largement inexploitée, très mal connue.

Mais, pour l’instant, c’est sur la seconde que j’entends me pencher, et plus précisément sur un travers majeur de cette psychologie-là, travers qui d’ailleurs ne peut que nuire à l’éclosion de la première. Il s’agit du déni.

De même que certains considèrent que la psychologie du philosophe est sans importance, sans effet sur l’interprétation de ses idées et que seules ces idées comptent, qu’elles peuvent être sondées sans recourir au contexte psychologique (tenace aberration s’il en est), il est coutumier d’envisager la psychologie praticienne comme un « art » ou une science (selon le suffixe) dépourvue de philosophie propre, subjective*. Par extension, le psychologue se doit d’être (se veut) philosophiquement/moralement « neutre ». Il ne juge pas son patient, il l’écoute et tente de l’aider. Comment souscrire à cette hypothèse invraisemblable ? Non seulement, le « psy » a une philosophie propre (ce que j’appelle naïvement une « philosophie de vie »), mais il est fréquent qu’il adhère à (voire se revendique de) l’un ou l’autre des courants de la psy-xxx. Or un courant de psy (quel que soit le suffixe) est de fait un courant d’idée. Pour le dire encore naïvement, tout courant (religieux, politique, philosophique, artistique, psychologique/analytique, etc.) pose ses opinions sur ce qui est susceptible de nous rendre heureux ou malheureux, ce qui doit être encouragé, combattu ou traité comme une anomalie.

Le problème, c’est que la psychologie praticienne nie être une philosophie (à laquelle une autre philosophie pourrait être opposée) et, logiquement, dénie au patient le droit d’avoir une philosophie différente de celle qu’elle nie avoir. Aïe, migraine…

Mais le pire du pire, c’est que, non content d’être victime de cette grande maladie du déni de philosophie, le psychologue se retourne contre son patient : le patient ou sujet ne partage pas les valeurs de la psychologie qui lui est appliquée ? Il n’adhère pas à la philosophie du « psy » ? Le « psy » conclut… au déni ! C’est donc que le patient a un problème dont il dénie l’existence. Il n’est pas envisageable que le sujet n’ait pas de problème mais simplement une philosophie différente, ou que si problème il y a, il se trouve ailleurs. La chose est grave. Non seulement le « psy » s’empêchera d’aller chercher dans la bonne direction, le cas échéant, mais il pourra en sus générer des névroses sorties de nulle part en convainquant le sujet qu’il souffre là où il ne souffrait pas. Tout cela pour quoi ? Pour assurer la sauvegarde d’une philosophie qui refuse d’en être une. Mécanisme guerrier d’auto-préservation. Mécanisme de verrouillage d’un corpus dogmatique pour se protéger contre toute attaque. Soit vous acquiescez, donc vous validez mon dogme, et mon dogme est juste, soit vous contestez et mon dogme dit que vous êtes « dans le déni », donc ça marche, et mon dogme est juste.

Un petit exemple concret : une femme qui n’a pas de désir de maternité. Admettons que c’est le fruit d’une longue réflexion (forcément longue, sous le poids de la contradiction de l’idéologie dominante, la « norme »).
Cas n° 1 : elle vit bien ce choix. Pour autant, certains « psy » ne pourront se contenter d’un « très bien, rien à dire » et se sentiront obligés de déclarer, sur la base de ce qu’ils considèrent devoir être un désir inhérent à la condition féminine, qu’au fond elle ne fait que dénier son désir de maternité pour des raisons qu’ils ne manqueront pas de creuser. Puisqu’elle vit harmonieusement sa philosophie, cette réponse apportée à une absence de question ne devrait lui inspirer que désolation, ou une certaine irritation, sans plus.
Cas n° 2 : elle vit mal ce choix, non parce qu’elle utilise le prétexte philosophique pour masquer un désir dénié (ce choix est réfléchi et sincère, rappelons-le) mais parce qu’il lui impose d’affronter régulièrement l’idéologie dominante (et p…, c’est fatiguant). Elle est alors fragilisée. Là, les commentaires du « psy » peuvent s’avérer bien plus que simplement affligeants. Pour celle qui est déjà usée de se défendre contre les assauts de la pensée dominante, devoir encore se défendre contre les accusations de déni (déni d’adhésion à la pensée dominante) peut être réellement désespérant. Au point même, chez certaines, de se rallier à l’idée pour enfin n’avoir plus à lutter. D’autres réagiront en « jetant le bébé avec l’eau du bain », développant une allergie généralisée à l’idée même d’une psychologie. Dans tous les cas, le discours « psy » n’en sortira pas grandi.

Chez l’être humain, le désir d’enfant, pour conclure sur mon exemple qui n’en est qu’un, est une chose bien plus complexe qu’il n’y paraît, non dénuée de construction psycho-socio-culturelle, même si des siècles de pensée misogyne se sont attachés à affirmer le contraire et à en faire un destin biologique.**

Je crois et réaffirme que la psychologie est un outil d’analyse formidable. Je pense également que la psychologie praticienne a son intérêt dans certains cas, mais je suis d’avis (mmh, c’est intéressant, continuez) que « psy » et sujets auraient tout à gagner à ce que le « psy » tienne compte de la philosophie du sujet et prenne du recul sur la sienne propre (pourvu qu’il admette en avoir une) et à ce qu’il s’abstienne d’appliquer de vulgaires dogmes infondés à la manière d’une religion, d’une « philosophie universelle ».

Le psychologue a sa philosophie propre, qu’elle colle ou non à la dominante sur les différents sujets. Il gagnerait sans doute en professionnalisme (efficacité et éthique) s’il voulait bien opérer une introspection suffisamment honnête pour en définir les contours. Gardant à l’esprit le différentiel philosophique entre ses interlocuteurs et lui, peut-être pourrait-il alors s’intéresser à la psychologie du philosophe qui est en chacun de nous.
Voilà ce qu’il en est sur la planète 2.0, tout simplement : les praticiens de la psychologie sont aussi et d’abord des philosophes et la psychologie théoricienne est enfin ouverte à tous en ce qu’elle nous permet d’adoucir les rapports sociaux et notre connaissance de nous-mêmes. Et bien sûr, la fable du déni a fini sa course dans les oubliettes, avec les autres malhonnêtetés intellectuelles. Et pourquoi pas ?


* L’interprétation des rêves est un exemple frappant de cette prétention à une sorte d’objectivité, d’universalité. Attribuer une signification unique à chaque symbole, sans tenir aucun compte de la personne concernée… voilà qui semble plutôt charlatanesque. Je pense que les symboles existent dans le fonctionnement de notre pensée, mais qu’ils sont à interpréter dans le strict contexte d’un vécu et non sur le mode d’un symbolisme religieux transcendant.

** Une autre chronique sera dédiée plus spécifiquement au difficile sujet du désir d’enfant.

Laisser un commentaire