Déclinisme, le hobby indécent des riches


comment va le mondeJe suis née cinq ans après les funérailles officielles des trente glorieuses. Pendant toute ma vie, j’ai donc entendu parler de crise, pétrolière, économique, financière et environnementale. Sans parler des poussées ponctuelles de crises sanitaires, agro-alimentaires et autres fins du monde. C’est sûr, nous allons tous crever dans d’atroces souffrances. Il se trouve même des philosophes pour nous expliquer la décadence de l’époque. Bref, tout va de mal en pis. Et tout le monde le dit :

« Plus de 9 personnes sur 10 ne pensent pas que le monde aille de mieux en mieux. »

Une fois n’est pas coutume, avant de conclure, je laisserai parler d’autres que moi.

Mortalité infantile :
« Aux alentours de 1740 en France, près d’un nouveau-né sur trois mourait avant d’avoir atteint son premier anniversaire, victime le plus souvent d’une maladie infectieuse. » « En 2015, le taux de mortalité infantile en France métropolitaine est de 3,5 décès pour 1 000* naissances, selon les données de l’Insee. » (Institut national d’études démographiques, ici)

* INSEE : 3,9/1 000 en 2017

Mortalité maternelle :
1946 : 116,4 décès pour 100 000 naissances vivantes ; 2000 : 6,5 décès pour 100 000. (La population de la France, Tome II, C. Bergougnian etal. ed. CUPED 2005 ; 373-384 – Marie-Hélène Bouvier-Colle et Emmanuelle Szego, Institut national de la santé et de la recherche médicale, Paris – ici)

Espérance de vie à la naissance (France métropolitaine) :
Hommes : 1946 : 59,9 ans ; 2016 : 79,3 ans
Femmes : 1946 : 65,2 ans ; 2016 : 85,3 ans
(INSEE, ici, et )

« Vers 1750, elle [l’espérance de vie] était encore de l’ordre de 25 ou 27 ans, soit à une valeur très proche de celle qui a prévalu depuis l’origine de l’humanité. » (La mortalité en France au cours des cinquante dernières années, Alfred Nizard, Ined ; ici)

Mortalité :
« la baisse de la mortalité générale (toutes causes) entre 1950 et 1996 est de 90 % ou plus avant 5 ans, de 80 % entre 5 et 10 ans et de 75 % de 10 à 15 ans. De 15 à 85 ans, elle est de 50 % ou plus. Ce n’est qu’au-dessus de 85 ans que le recul de la mortalité devient inférieur à 50 % » (idib)

Maladies infectieuses :
« La mortalité par les maladies infectieuses et les affections associées a diminué de 90 % ou plus avant 30 ans ; et, pourrait-on dire, de plus de 80 % avant 60 ans, s’il n’y a le sida qui limite la baisse entre 25 et 45 ans (le sida est devenu beaucoup moins létal depuis 1996). » (Ibid)

Scolarisation :
Taux scolarisation en primaire (monde) : 84 % en 2000, 90 % en 2015
Taux scolarisation au secondaire (monde) : 55 % en 2000, 65 % en 2015
(Source : Unesco (ISU) © Observatoire des inégalités)

Santé :
– éradication de la variole (1980).
– « Plus de 80 % des enfants du monde sont désormais vaccinés contre le poliovirus et le nombre annuel de cas a été ramené de 400 000 en 1980 à 90 000 au milieu des années 90. » (Unicef, ici)
– Pourcentage de décès évités [grâce à la vaccination] : diphtérie 86 %, coqueluche 64 %, rougeole 60 %, tétanos néonatal 58 %, hépatite B 33 %, poliomyélite 86 %…des millions de morts évitées (estimations fournies par L’initiative pour les vaccins de l’enfance, Genève, février 1996).

Qualité de l’eau et de l’air en France :
« La qualité de l’air en France est encore loin d’être satisfaisante. Néanmoins, des améliorations durables ont été obtenues en partie grâce aux mesures de réduction des émissions. » (des explications nuancées dans l’article de Science Pop « La pollution de l’air en France reste problématique, mais recule depuis plus de 20 ans » ici)
« Changement climatique, pollution plastique, chute de la biodiversité… il est aujourd’hui difficile d’être optimiste à propos de quoi que ce soit en matière d’environnement. Pourtant, il existe bel et bien des problématiques qui semblent s’arranger. C’est par exemple le cas du « trou » dans la couche d’ozone qui, suite aux accords du protocole de Montréal, tend à se résorber. Il se trouve qu’en France, la situation s’améliore aussi pour la qualité de l’eau douce, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. » (encore des explications nuancées dans « L’eau n’est pas de plus en plus polluée, juste davantage surveillée » sur Science Pop)

Forêt française :
« Après avoir longtemps régressé, la forêt métropolitaine s’étend depuis le début du XIXe siècle » (Wikipedia)
« 8 à 9 millions d’hectares au milieu du XIXe siècle »
« 11 millions d’hectares en 1950 »
« 16,3 millions d’hectares en 2009″

Travail :
– « Ainsi, en 1962, on dénombre en France deux mille cent morts d’accidents du travail ; quatre fois plus qu’en 2012, pour une population active bien moins nombreuse. » (ici)
– « en 1950, la durée annuelle du travail était de 2 230 heures en France, elle n’est plus que de 1 559 heures en 2007 » (INSEE, ici)
– Durée légale du travail en France : XVIIIe siècle = « du lever au coucher du soleil, tant qu’on y voit » ; 1848 = 12h/jour ; 1900 = semaine de 70h ; 1919 = 48h ; 1946 = 40h ; 1982 = 39h ; 1997 = 35h (ATTAC, ici)

Violence, homicides :
« la période actuelle est en réalité la moins meurtrière depuis le début du XIXe siècle. Ce constat invite à une plus grande prudence celles et ceux qui, y compris parfois au sein du monde de la recherche, embrassent un peu vite l’air du temps et s’inquiètent d’une montée de la violence physique que l’observation de l’évolution des homicides dément. En retour, ce constat incite à s’interroger plus avant sur les transformations du statut des violences dans notre société et sur l’impact de leur dénonciation croissante » (Laurent Mucchielli. L’évolution des homicides depuis les années 1970 : analyse statistique et tendance générale. Questions pénales, CESDIP, 2008, XXI (4), pp.1-4. <hal-00835118>)

« En 2014, la police et la gendarmerie nationales ont constaté 660 faits d’homicides (hors tentatives) en France métropolitaine, soit 10,3 pour 1 million d’habitants. Ce taux se situait à 24,4 pour 1 million en 1994. En 20 ans, il a diminué d’environ 58 % de sa valeur. » (« Flash crim », no 2, Décembre 2015, Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales – ici)

SENTIMENT d’insécurité :
« Entre 2003 et 2013, selon l’INA, la part des faits divers dans les journaux télévisés a augmenté de 73 %. » (ici)

Le déclinisme ambiant n’est certainement pas sans lien avec l’omniprésence de l’information anxiogène dont on nous abreuve, et pas uniquement sur ce sujet d’ailleurs. Mais les médias ne sont pas responsables de tout. Le paradoxe réside en bonne partie dans le fait que nous tolérons moins bien un risque lorsqu’il devient plus faible. Quand le risque est plus petit, il se voit plus, comme la tache sur la robe blanche. Parce que nous fantasmons un risque zéro… Il faudra pourtant bien accepter qu’il s’agit d’un fantasme. À cela s’ajoute une perception erronée (parfois irrationnelle) des risques et probabilités. Celle-ci qui amène des gens à avoir peur de prendre l’avion, mais pas de prendre leur voiture… (Source : moi)

Et pour finir cette liste (qui pourrait s’étendre presque à l’infini), j’extrais quelques derniers chiffres de la publication (en anglais) de Max Roser, dont je recommande très vivement la lecture :

Extrême pauvreté : « En 1950, les trois quarts du monde vivaient en situation d’extrême pauvreté ; en 1981, la proportion étant encore 44 %. Pour l’année passée, la recherche semble indiquer que la part d’extrême pauvreté a chuté en dessous de 10 %. »

Alphabétisation : « En 1820, seule une personne sur 10 âgée de plus de 15 ans était alphabétisée ; en 1930, c’était une sur trois et nous en sommes aujourd’hui à 85 % à l’échelle mondiale. »

Mortalité infantile : « En 1800, les conditions sanitaires de nos ancêtres étaient telles qu’environ 43 % des nouveau-nés dans le monde décédaient avant leur 5e anniversaire. » « En 2015, la mortalité infantile était tombée à 4,3 % – 10 fois moins que 2 siècles auparavant. »

Régimes autoritaires : « Durant tout le 19e siècle, plus d’un tiers de la population vivait dans des régimes coloniaux et pratiquement tous les autres vivaient vivaient dans des régimes autocratiques. » « Aujourd’hui, plus d’une personne sur deux dans le monde vit dans une démocratie. »

Source : Max Roser (2018) – « The short history of global living conditions and why it matters that we know it ». Published online at OurWorldInData.org. Retrieved from : ‘https://ourworldindata.org/a-history-of-global-living-conditions-in-5-charts‘ [Online Resource]  –  (Les traductions sont de moi.)

Alors, bien sûr, il n’agit pas de s’assoir devant ces chiffres avec un sourire béat et de renoncer à faire encore progresser l’humanité. Il ne s’agit pas d’oublier tous ceux qui ne bénéficient pas encore de toutes ces améliorations. Ni de nier les améliorations qui restent à venir. Mais prenons le temps de bien nous rendre compte de tout ce que nous tenons pour acquis ou dont nous refusons de nous réjouir, fut-ce seulement par décence envers ceux qui ne peuvent pas s’en réjouir.1 Et après, après seulement, reprenons le travail ! Et pourquoi pas ?


1. La publication de Max Roser se conclut par la section « Quelle importance que nous ne sachions pas comment évolue notre monde » (traduction sauvage par mes soins) :

« Si la transformation de nos conditions de vie a pu se faire avec succès, cela n’a été possible que grâce à la collaboration. Une telle transformation aurait été impossible à accomplir par une personne seule. Ce sont nos cerveaux réunis et nos efforts collaboratifs qui sont nécessaires pour une pareille amélioration.

De gros problèmes subsistent. Rien de ce qui exposé ci-dessus ne justifie que nous ne nous montrions complaisants. Bien au contraire, cela nous montre qu’il reste beaucoup de travail à faire – l’obtention de la réduction la plus rapide qui soit de la pauvreté est un accomplissement phénoménal, mais le fait qu’une personne sur 10 vive aujourd’hui dans une extrême pauvreté est inacceptable. Nous ne devons pas non plus accepter les restrictions de nos libertés, qui demeurent ou sont mises en place. Et il est clair également que l’impact de l’humanité sur l’environnement a atteint un niveau qui est intenable et met en danger la biosphère et le climat dont nous dépendons. Nous devons de toute urgence réduire notre impact.

Il est loin d’être certain que nous réaliserons des progrès face à ces problèmes – il n’existe aucun loi d’airain garantissant que notre monde continuera à suivre cette tendance vers une amélioration des conditions de vie. Mais ce que nous montre clairement la perspective à long terme, c’est que les 200 dernières années nous ont amenés dans une position meilleure que jamais auparavant pour résoudre ces problèmes. La résolution de problèmes – de gros problèmes – est toujours une entreprise collaborative. Et le groupe de personnes capables aujourd’hui de travailler ensemble est un groupe beaucoup, beaucoup plus fort qu’il n’a jamais pu en exister auparavant sur cette planète. Nous venons de voir les évolutions au fil du temps ; le monde d’aujourd’hui est en meilleure santé, plus riche et mieux éduqué.

Pour que notre histoire puisse être une source d’encouragement, nous devons connaître notre histoire. La façon dont nous nous racontons notre histoire et notre époque est importante. Parce que nos espoirs et nos efforts pour bâtir un avenir meilleur sont liés de façon inextricable à notre perception du passé, il est important de comprendre et de faire connaître le développement global qui s’est produit jusqu’à ce jour. Porter un regard positif sur les efforts déployés par nous-mêmes et par nos congénères humains est une condition vitale pour que les nouveaux efforts entrepris portent leurs fruits. Connaître le long chemin parcouru pour améliorer les conditions de vie et reconnaître que notre travail en valait la peine est, pour nous tous, l’équivalent de ce qu’est pour l’individu le respect de soi. C’est une condition nécessaire pour s’améliorer.

La liberté est impossible sans la foi en des personnes libres. Et si nous n’avons pas conscience de notre histoire et croyons à tort en l’opposé de ce qui est vrai, nous risquons de perdre foi les uns dans les autres. »

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