Le bûcher des rêves


Aussi volatiles que soient les évidences à l’échelle de l’histoire, elles semblent par essence immuables en leur temps. Penser l’héliocentrisme à une époque où le géocentrisme était pris pour acquis relevait bien sûr de l’hérésie pour les censeurs contemporains, les gardiens de la vérité révélée, mais également, pour tous, de la fiction intellectuelle. Penser l’évolution (au sens darwinien) dans un environnement que l’idée d’un ancêtre simiesque répugnait n’allait pas non plus de soi. De même, penser un monde sans dieu n’était pas seulement un affront à l’égard des institutions religieuses, mais aussi une audace intellectuelle face à l’unanimité et au paradigme élaboré autour de la croyance.

On ne remet pas en cause un ordre établi du jour au lendemain. Il y a la peur du bûcher, qui n’est pas une mince affaire (et pourtant, elle tourne). Il y a aussi la pensée timorée qui préfère modifier progressivement les idées anciennes, par toutes petites touches, pour en élaborer de nouvelles plutôt que d’oser abattre des murailles à l’aveugle. Il y a la difficulté à concevoir en pratique un monde autour de son idée neuve, l’idéalisme ridiculisé à tout va, l’alibi du réalisme. L’idée doit découler du réel, elle n’a pas le droit de le précéder1. Et il y a bien sûr la difficulté à concevoir ce qui n’existe pas encore.

Revenons à l’exemple de l’athéisme. S’il reste l’exception, infiniment minoritaire, l’athéisme existe enfin, pour de bon, et peut, dans certains pays, commencer à s’exprimer à voix plus ou moins haute. Mais il est né de lourds balbutiements. La pensée a dû se promener dans les jardins de divers déismes, panthéismes, voire agnosticismes, et autres religiosités anticléricales, avant d’entrouvrir une petite porte vers l’athéisme.

Nous pourrions décortiquer les mécanismes qui sous-tendent la remise en cause des idées anciennes et le développement des idées nouvelles. L’aspiration à un monde meilleur pour les humains. Le rôle de la science… indiscutable lorsqu’il s’agit d’héliocentrisme, mais étrangement discuté dès lors qu’il s’agit d’évolution (que les détracteurs, créationnistes de tout poil, aimeraient tant ramener au rang de croyance parmi les croyances), et carrément évacué lorsqu’il s’agit de religion (la foi est supposée échapper à toute argumentation scientifique2). Mais au-delà des mécanismes, il est une autre chose qui m’interpelle : où sont les bûchers d’aujourd’hui ?

Avons-nous la prétention, l’inconscience, de croire l’évolution des idées achevée ? Pensons-nous, comme en d’autres temps, qu’il ne nous reste plus qu’à propager la bonne parole sur le reste du globe. Cela ne cesse de me stupéfier et pourtant certains semblent réellement le croire. J’ai bien peur que beaucoup de nos ancêtres se soient eux-mêmes considérés comme parfaitement aboutis en leur temps, et que nombre de nos descendants, bien qu’évoluant dans un monde encore différent, feront de même à leur tour.

Un simple regard sur l’histoire de l’humanité suffit à balayer cette aberration. Nos conceptions continueront à évoluer, que nous le voulions ou non, plus ou moins vite, en explorant toutes sortes de détours.

La seule question qui se pose, fascinante, est la suivante : Que sommes-nous aujourd’hui incapables de concevoir ? Autrement dit, que refusons-nous de penser par peur des bûchers du jour ? Que repoussons-nous frileusement à défaut de pouvoir imaginer « le monde qui va avec » ? Sur quels thèmes nous appliquons-nous à contorsionner la pensée actuelle pour la faire évoluer sans rupture violente ? Quels rêves sacrifions-nous aux bûchers du conservatisme ?

Ces interrogations, qui devraient être follement stimulantes, semblent en fait tristement dépréciées. Ce pouvait être autrefois (et encore aujourd’hui dans certaines régions du monde) l’effet de l’autoritarisme religieux et politique. Ici et maintenant, c’est une autre forme de répression qui a pris le relai. L’autocensure. L’asservissement volontaire à l’idéologie en vigueur, sans doute incité par le confort ingrat de la paresse et la peur de l’exclusion sociale, cette excommunication laïque toujours vivante.

Et pourtant, jamais tant qu’ici et maintenant, la température des bûchers n’a été aussi supportable. Jamais ceux d’entre nous qui peuvent se payer le luxe de se préoccuper d’autre chose que de leur survie n’ont eu si peu d’excuses pour ne pas oser rêver, détruire et reconstruire.

Alors… ? Réhabilitons la science-fiction. Traquons les évidences et bousculons-les de temps en temps. Qui sait, peut-être dénicherons-nous, sous la poussière de l’une d’entre elles, le début du commencement d’une évidence de demain… Et pourquoi pas ?

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1. En suivant ce principe, l’astrophysique actuelle n’existerait pas, où l’observation des phénomènes survient régulièrement des décennies après qu’ils aient été énoncés par la théorie.

2. Russell, parmi d’autres, ayant pourtant prêté sa théière à l’argumentation scientifique, ainsi qu’Occam son rasoir…

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