Traduction artificielle

Aujourd’hui, une traductrice est morte.

Je n’ai pas perdu mon emploi (je suis mon propre employeur), j’ai perdu le goût de l’exercer.

Si vous n’êtes pas vous-même traducteur, vous ne savez sans doute pas comment ça se passe pour une immense majorité des traducteurs techniques indépendants  : des intermédiaires, les agences, coordonnent les projets et confient le travail aux traducteurs et relecteurs freelances pour le compte de leurs clients. Ils se sucrent au passage, très (parfois bien trop) généreusement au vu de leur valeur ajoutée.

Depuis un an ou deux, les «  intelligences  » artificielles ont débarqué en masse. Changement de paradigme  : une première IA «  traduit  ». Un humain passe derrière. L’agence exige de ce dernier qu’il corrige la traduction, les instructions étant  : changer le moins de choses possible et parvenir à un résultat identique à une traduction humaine. Injonctions contradictoires. Le tout pour un tarif amputé de 30  % à 90  % par rapport à votre tarif habituel, selon le degré d’indécence de l’intermédiaire.

Ensuite, une seconde IA «  relit  » le travail. Elle vous pond un rapport inutilement verbeux, au ton volontiers arrogant, listant tout ce qu’elle considère comme des erreurs. Le traducteur humain est invité à passer sa prose en revue et à apporter les éventuelles corrections nécessaires. Quand bien même aucune correction ne serait nécessaire, tout ça lui aura pris du temps, pas mal de temps, et lui aura valu pas mal d’agacement, le tout à l’œil, naturellement, cette étape n’étant pas rémunérée.

À la fin de la journée, le traducteur plus si humain que ça à force de déshumanisation, aura travaillé plus longtemps, tenu des délais plus serrés, gagné moins d’argent, mais aura surtout, surtout, perdu tout ce qui faisait le plaisir de sa profession  : le sentiment d’un travail bien fait, d’un travail qui a du sens.

Je pleure sur mon propre sort, oui. Mais mon sort importe peu, je me relèverai. Pourtant, une fois ces larmes-là séchées, je pleure encore. Encore plus fort. Je pleure sur la mort d’un art exigeant. Je pleure face à l’avènement de cette nouvelle normalité  : la médiocrité.

Peut-être qu’un jour les IA de traduction seront tellement performantes qu’aucune intervention humaine ne sera plus nécessaire. J’en doute. Mais peut-être. Plus probablement, nous aurons juste accepté collectivement de nous satisfaire de cette médiocrité (et des erreurs que ces IA ne savent jamais détecter, les erreurs humaines, puisqu’elles partent du principe que les humains ont toujours raison).

Les IA de traduction ne pourront jamais approcher l’excellence puisqu’elles ont été formées en s’appuyant sur la masse, qui par définition, englobe le pire comme le meilleur, puis continuent de se former elles-mêmes en s’appuyant sur cette boue toujours plus informe, mal métabolisée par des traducteurs esclavagisés.

Et contrairement à vos IA conversationnelles, les IA de traduction n’admettent jamais s’être trompées. Oui, je sais, c’est énervant quand elles font ça. Mais c’est tout de même un peu rassurant, non  ? Chez un humain, en tout cas, c’est presque le début d’une véritable intelligence, de savoir reconnaître ses erreurs.

La traduction est morte. La quête de fluidité, du mot juste, la rigueur, la beauté de l’idiomatisme retrouvé. À la trappe. Soyez contents si vous saisissez le sens général, c’est tout ce que vous aurez. L’art de la traduction est mort.

Et tout ça pour quoi  ?

À votre avis  ? Comme d’habitude  ! Pour le fric.

Le client payera peut-être son produit un peu moins cher (s’il accepte un produit défectueux, sans relecture humaine), mais comme dans tout système uberisé, c’est l’intermédiaire qui s’en mettra le plus plein les fouilles.

Monde de merde.

Merci de votre attention.